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lundi 28 juin 2010

Débat : André Gorz et la sortie du capitalisme...


Le travail dans la sortie du capitalisme. "La sortie du capitalisme a déjà commencé"

La question de la sortie du capitalisme n’a jamais été plus actuelle. Elle se pose en des termes et avec une urgence d’une radicale nouveauté. Par son développement même, le capitalisme a atteint une limite tant interne qu’externe qu’il est incapable de dépasser et qui en fait un système qui survit par des subterfuges à la crise de ses catégories fondamentales : le travail, la valeur, le capital.

La crise du système se manifeste au niveau macro-économique aussi bien qu’au niveau micro-économique. Elle s’explique principalement par un bouleversement technoscientifique qui introduit une rupture dans le développement du capitalisme et ruine, par ses répercussions la base de son pouvoir et sa capacité de se reproduire. J’essaierai d’analyser cette crise d’abord sous l’angle macro-économique [1], ensuite dans ses effets sur le fonctionnement et la gestion des entreprises [2].

[1] L’informatisation et la robotisation ont permis de produire des quantités croissantes de marchandises avec des quantités décroissantes de travail. Le coût du travail par unité de produit ne cesse de diminuer et le prix des produits tend à baisser. Or plus la quantité de travail pour une production donnée diminue, plus le valeur produite par travailleur - sa productivité - doit augmenter pour que la masse de profit réalisable ne diminue pas. On a donc cet apparent paradoxe que plus la productivité augmente, plus il faut qu’elle augmente encore pour éviter que le volume de profit ne diminue. La course à la productivité tend ainsi à s’accélérer, les effectifs employés à être réduits, la pression sur les personnels à se durcir, le niveau et la masse des salaires à diminuer. Le système évolue vers une limite interne où la production et l’investissement dans la production cessent d’être assez rentables.
Les chiffres attestent que cette limite est atteinte. L’accumulation productive du capital productif ne cesse de régresser. Aux États-Unis, les 500 firmes de l’indice Standard & Poor’s disposent de 631 milliards de réserves liquides ; la moitié des bénéfices des entreprises américaines provient d’opérations sur les marchés financiers. En France, l’investissement productif des entreprises du CAC 40 n’augmente pas même quand leurs bénéfices explosent.
La production n’étant plus capable de valoriser l’ensemble des capitaux accumulés, une partie croissante de ceux-ci conserve la forme de capital financier. Une industrie financière se constitue qui ne cesse d’affiner l’art de faire de l’argent en n’achetant et ne vendant rien d’autre que diverses formes d’argent. L’argent lui-même est la seule marchandise que l’industrie financière produit par des opérations de plus en plus hasardeuses et de moins en moins maîtrisables sur les marchés financiers. La masse de capital que l’industrie financière draine et gère dépasse de loin la masse de capital que valorise l’économie réelle (le total des actifs financiers représente 160 000 milliards de dollars, soit trois à quatre fois le PIB mondial). La "valeur" de ce capital est purement fictive : elle repose en grande partie sur l’endettement et le "good will", c’est-à-dire sur des anticipations : la Bourse capitalise la croissance future, les profits futurs des entreprises, la hausse future des prix de l’immobilier, les gains que pourront dégager les restructurations, fusions, concentrations, etc. Les cours de Bourse se gonflent de capitaux et de leurs plus-values futurs et les ménages se trouvent incités par les banques à acheter (entre autres) des actions et des certificats d’investissement immobilier, à accélérer ainsi la hausse des cours, à emprunter à leur banque des somm
es croissantes à mesure qu’augmente leur capital fictif boursier.
La capitalisation des anticipations de profit et de croissance entretien l’endettement croissant, alimente l’économie en liquidités dues au recyclage bancaire de plus-value fictives, et permet aux États-Unis une "croissance économique" qui, fondée sur l’endettement intérieur et extérieu
r, est de loin le moteur principal de la croissance mondiale (y compris de la croissance chinoise). L’économie réelle devient un appendice des bulles spéculatives entretenues par l’industrie financière. Jusqu’au moment, inévitable, où les bulles éclatent, entraînent les banques dans des faillites en chaîne, menaçant le système mondial de crédit d’effondrement, l’économie réelle d’une dépression sévère et prolongée (la dépression japonaise dure depuis bientôt quinze ans) .
On a beau accuser le spéculation, les paradis fiscaux, l’opacité et le manque de contrôle de l’industrie financière (en particulier des hedge funds), la menace de dépression, voire d’effondrement qui pèse sur l’économie mondiale n’est pas due au manque de contrôle ; elle est due à l’incapacité du capitalisme de se reproduire. Il ne se perpétue et ne fonctionne que sur des bases fictives de plus en plus précaires. Prétendre redistribuer par voie d’imposition les plus-values fictives des bulles précipiterait cela même que l’industrie financière cherche à éviter : la dévalorisation de masses gigantesque d’actifs financiers et la faillite du système bancaire. La "restructuration écologique" ne peut qu’aggraver la crise du système. Il est impossible d’éviter une catastrophe climatique sans
rompre radicalement avec les méthodes et la logique économique qui y mènent depuis 150 ans. Si on prolonge la tendance actuelle, le PIB mondial sera multiplié par un facteur 3 ou 4 d’ici à l’an 2050. Or selon le rapport du Conseil sur le climat de l’ONU, les émissions de CO2 devront diminuer de 85% jusqu’à cette date pour limiter le réchauffement climatique à 2°C au maximum. Au-delà de 2°, les conséquences seront irréversibles et non maîtrisables.
La décroissance est donc un impératif de survie. Mais elle suppose une autre économie, un
autre style de vie, une autre civilisation, d’autres rapports sociaux. En leur absence, l’effondrement ne pourrait être évité qu’à force de restrictions, rationnements, allocations autoritaires de ressources caractéristiques d’une économie de guerre. La sortie du capitalisme aura donc lieu d’une façon ou d’une autre, civilisée ou barbare. La question porte seulement sur la forme que cette sortie prendra et sur la cadence à laquelle elle va s’opérer.

La forme barbare nous est déjà familière. Elle prévaut dans plusieurs régions d’Afrique, dominées par des chefs de guerre, par le pillage des ruines de la modernité, les massacres et trafics d’êtres humains, sur fond de famine. Les trois Mad Max étaient des récits d’anticipation.
Une forme civilisée de la sortie du capitalisme, en revanche, n’est que très rarement envisagée. L’évocation de la catastrophe climatique qui menace conduit généralement à envisager un nécessaire "changement de mentalité", mais la nature de ce changement, ses conditions de possibilité, les obstacles à écarter semblent défier l’imagination. Envisager une autre économie, d’autres rapports sociaux, d’autres modes et moyens de production et modes de vie passe pour "irréaliste", comme si la société de la marchandise, du salariat et de l’argent était indépassable. En réalité une foul
e d’indices convergents suggèrent que ce dépassement est déjà amorcé et que les chances d’une sortie civilisée du capitalisme dépendent avant tout de notre capacité à distinguer les tendances et les pratiques qui en annoncent la possibilité.

[2] Le capitalisme doit son expansion et sa domination au pouvoir qu’il a pris en l’espace d’un siècle sur la production et la consommation à la fois. En dépossédant d’abord les ouvriers de leurs moyens de travail et de leurs produits, il s’est assuré progressivement le monopole des moyens de production et la possibilité de subsumer le travail. En spécialisant, divisant et mécanisant le travail dans de grandes installations, il a fait des travailleurs les appendices des mégamachines du capital. Toute appropriation des moyens de production par les producteurs en devenait impossible. En éliminant le pouvoir de ceux-ci sur la nature et la destination des produits, il a assuré au capital le quasi-monopole de l’offre, donc le pouvoir de privilégier dans tous les domaines les productions et les consommations les plus rentables, ainsi que le pouvoir de façonner les goûts et désirs des consommateurs, la manière dont ils allaient satisfaire leurs besoins. C’est ce pouvoir que la révolution informationnelle commence de fissurer.

Dans un premier temps, l’informatisation a eu pour but de réduire les coûts de production. Pour éviter que cette réduction des coûts entraîne une baisse correspondante du prix des marchandises, il fallait, dans toute la mesure du possible, soustraire celles-ci aux lois du marché. Cette soustraction consiste à conférer aux marchandises des qualités incomparables grâce auxquelles elles paraissent sans équivalent et cessent par conséquent d’apparaître comme de simples marchandises.
La valeur commerciale (le prix) des produits devait donc dépendre davantage de leurs qualités immatérielles non mesurables que de leur utilité (valeur d’usage) substantielle. Ces
qualités immatérielles - le style, la nouveauté le prestige de la marque, le rareté ou "exclusivité" - devaient conférer aux produits un statut comparable à celui des oeuvres d’art : celles-ci ont une valeur intrinsèque, il n’existe aucun étalon permettant d’établir entre elles un rapport d’équivalence ou "juste prix". Ce ne sont donc pas de vraies marchandises. Leur prix dépend de leur rareté, de la réputation du créateur, du désir de l’acheteur éventuel. Les qualités immatérielles incomparables procurent à la firme productrice l’équivalent d’un monopole et la possibilité de s’assurer une rente de nouveauté, de rareté, d’exclusivité. Cette rente masque, compense et souvent surcompense la diminution de la valeur au sens économique que la baisse des coûts de production entraîne pour les produits en tant que marchandises par essence échangeable entre elles selon leur rapport d’équivalence. Du point de vue économique, l’innovation ne crée donc pas de valeur ; elle est le moyen de créer de la rareté source de rente et d’obtenir un surprix au détriment des produits concurrents. La part de la rente dans le prix d’une marchandise peut être dix, vingt ou cinquante fois plus grand que son coût de revient, et cela ne vaut pas seulement pour les articles de luxe ; cela vaut aussi bien pour des articles d’usage courant comme les baskets, T-shirts, portables, disques, jeans etc.
Or la rente n’est pas de même nature que le profit : elle ne correspond pas à la création d’un surcroît de valeur, d’une plus-value. Elle redistribue la masse totale de le valeur au profit des entreprises rentières et aux dépends des autres ; elle n’augmente pas cette masse [1].
Lorsque l’accroissement de la rente devient le but déterminent de la politique des firmes - plus important que le profit qui, lui, se heurte à le limite interne indiquée plus haut - la concurrence entre les firmes porte avant tout sur leur capacité et rapidité d’innovation. C’est d’elle que d
épend avant tout la grandeur de leur rente. Elles cherchent donc a se surpasser dans le lancement de nouveaux produits ou modèles ou styles, par l’originalité du design, par l’inventivité de leurs campagnes de marketing, par la "personnalisation" des produits. L’accélération de l’obsolescence, qui va de pair avec la diminution de la durabilité des produits et de la possibilité de les réparer, devient le moyen décisif d’augmenter le volume des ventes. Elle oblige les firmes à inventer continuellement des besoins et des désirs nouveaux , à conférer aux marchandises une valeur symbolique, sociale, érotique, à diffuser une "culture de la consommation" qui mise sur l’individualisation, la singularisation, la rivalité, la jalousie, bref sur ce que j’ai appelé ailleurs la "socialisation antisociale".
Tout s’oppose dans ce système à l’autonomie des individus ; à leur capacité de réfléchir ensemble à leurs fins communes et à leurs besoins communs ; de se concerter sur la meilleure manière d’éliminer les gaspillages, d’économiser les ressources, d’élaborer ensemble, en tant que producteurs et consommateurs, une norme commune du suffisant - de ce que Jacques Delors appelait une "abondance frugale". De toute évidence, la rupture avec la tendance au "produire plus, consommer plus" et la redéfinition autonome d’un modèle de vie visant à faire plus et mieux avec moins, suppose la rupture avec une civilisation où on ne produit rien de ce qu’on consomme et ne consomme rien de ce qu’on produit ; où producteurs et consommateurs sont séparés et où chacun s’oppose à lui-même en tant qu’il est toujours l’un et l’autre à la foi
s ; où tous les besoins et tous les désirs sont rebattus sur le besoin de gagner de l’argent et le désir de gagner plus ; où la possibilité de l’autoproduction pour l’autoconsommation semble hors de portée et ridiculement archaïque - à tort.
Et pourtant : la "dictature sur les besoins" perd de sa force. L’emprise que les firmes exercent sur les consommateurs devient plus fragile en dépit de l’explosion des dépenses pour le marketing et la publicité. La tendance à l’autoproduction regagne du terrain en raison du poids croissant qu’ont les contenus immatériels dans la nature des marchandises. Le monopole de l’offre échappe petit à petit au capital.
Il n’était pas difficile de privatiser et de monopoliser des contenus immatériels aussi longtemps que connaissances, idées, concepts mis en oeuvre dans la production et dans la conception des marchandises étaient définis en fonction de machines et d’articles dans lesquels ils étaient incorporés en vue d’un usage précis. Machines et articles pouvaient être brevetés et la position de monopole protégée. La propriété privée de connaissances et de concepts était rendue possible par le fait qu’ils étaient inséparables des objets qui les matérialisaient. Ils étaient une composante du capital fixe.
Mais tout change quand les contenus immatériels ne sont plus inséparables des produits qui les contiennent ni même des personnes qui les détiennent ; quand ils accèdent a une existence indépendante de toute utilisation particulière et qu’ils sont susceptibles, traduits en logiciels, d’être reproduits en quantités illimitées pour un coût infime. Ils peuvent alors devenir un bien abondant qui, par sa disponibilité illimitée, perd toute valeur d’échange et tombe dans le domaine
public comme bien commun gratuit - à moins qu’on ne réussisse à l’en empêcher en en interdisant l’accès et l’usage illimités auxquels il se prête.
Le problème auquel se heurte "l’économie de la connaissance" provient du fait que la dimension immatérielle dont dépend le rentabilité des marchandises n’est pas, à l’âge de l’informatique, de la même nature que ces dernières : elle n’est la propriété privée ni des entreprises ni des collaborateurs de celles-ci ; elle n’est pas de par sa nature privatisable et ne peut par conséquent devenir une vraie marchandise. Elle peut seulement être déguisée en propriété privée et marchandise en réservant son usage exclusif par des artifices juridiques ou techniques (codes d’accès secrets). Ce déguisement ne change cependant rien à la réalité de bien commun du bien ainsi déguisé : il reste une non-marchandise non vendable dont l’accès et l’usage libres sont interdits parce qu’ils demeurent toujours possibles, parce que le guettent les "copies illicites", les "imitations", les usages interdits. Le soi-disant propriétaire lui-même ne peut les vendre c’est-à-dire en transférer la propriété privée à un autre, comme il le ferait pour une vraie marchandise ; il ne peut vendre qu’un droit d’accès ou d’usage "sous licence".
L’économie de la connaissance se donne ainsi pour base une richesse ayant vocation d’être un bien commun, et les brevets et copyrights censés le privatiser n’y changent rien ; l’aire de la gratuité s’étend irrésistiblement. L’informatique et internet minent le règne de la marchandise à sa base. Tout ce qui est traduisible en langage numérique et reproductible, communicable sans frais tend irrésistiblement à devenir un bien commun, voire un bien commun universel quand il est accessible à tous et utilisable par tous. N’importe qui peut reproduire avec son ordinateur des contenus immatériels comme le design, les plans de construction ou de montage, les formules et équations chimiques ; inventer ses propres styles et formes ; imprimer des textes, graver des disques, reproduire des tableaux. Plus de 200 millions de références sont actuellement accessibles sous licence "créative commons". Au Brésil, où l’industrie du disque commercialise 15 nouveaux CD par an, les jeunes des favelas en gravent 80 par semaine et les diffusent dans la rue. Les trois quarts des ordinateurs produits en 2004 étaient autoproduits dans les favelas avec les composants de matériels mis au rebut. Le gouvernement soutient les coopératives et groupements informels d’autoproduction pour l’auto approvisionnement.

Claudio Prado, qui dirige le département de la culture numérique au ministère de la Culture du Brésil, disait récemment : "L’emploi est une espèce en voie d’extinction... Nous comptons sauter cette phase merdique du 20è siècle pour passer directement du 19è au 21è siècle". L’autoproduction des ordinateurs par exemple a été officiellement soutenue : il s’agit de favoriser "l’appropriation des technologies par les usagers dans un but de transformation sociale". La prochaine étape sera logiquement l’autoproduction de moyens de production. J’y reviendrai encore.
Ce qui importe pour le moment, c’est que la principale force productive et la principale source de rentes tombent progressivement dans le domaine public et tendent vers la gratuité ; que la propriété privée des moyens de production et donc le monopole de l’offre deviennent progressivement impossibles ; que par conséquent l’emprise du capital sur la consommation se relâche et que celle-ci peut tendre à s’émanciper de l’offre marchande. Il s’agit là d’une rupture qui mine le capitalisme à sa base. La lutte engagée entre les "logiciels propriétaires" et les "logiciels libres" (libre, "free", est aussi l’équivalent anglais de "gratuit") a été Le coup d’envoi du conflit central de l’époque. Il s’étend et se prolonge dans la lutte contre la marchandisation de richesses premières - la terre, les semences, le génome, les biens culturels, les savoirs et compétences communs, constitutifs de la culture du quotidien et qui sont les préalables de l’existence d’une société. De la tournure que prendra cette lutte dépend la forme civilisée ou barbare que prendra la sortie du capitalisme.
Cette sortie implique nécessairement que nous nous émanciperons de l’emprise qu’exerce le capital sur la consommation et de son monopole des moyens de production. Elle signifie l’unité rétablie du sujet de la production et du sujet de la consommation et donc l’autonomie retrouvée dans la définition de nos besoins et de leur mode de satisfaction. L’obstacle insurmontable que le capitalisme avait dressé sur cette voie était la nature même des moyens de production qu’il avait mis en place : ils constituait une mégamachine dont tous étaient les serviteurs et qui nous dictait les fins à poursuivre et la vie a mener. Cette période tire à sa fin. Les moyens d’autoproduction high-tech rendent la mégamachine industrielle virtuellement obsolète. Claudio Prado invoque "l ’appropriation des technologies" parce que la clé commune de toutes, l’informatique, est appropriable par tous. Parce que, comme le demandait Ivan Illich, "chacun peut [l’]utiliser sans difficulté aussi souvent ou aussi rarement qu’il le désire... sans que l’usage qu’il en fait empiète sur le liberté d’autrui d’en faire autant" ; et parce que cet usage (il s’agit de la définition illichienne des outils conviviaux) "stimule l’accomplissement personnel" et élargit l’autonomie de tous. La définition que Pekka Himanen donne de l’Ethique Hacker est très voisine : un mode de vie qui met au premier rang "les joies de l’amitié, de l’amour, de la libre coopération et de la créativité personnelle".
Les outils high-tech existants ou en cours de développement, généralement comparables à des périphériques d’ordinateur, pointent vers un avenir où pratiquement tout le nécessaire et le désirable pourra être produit dans des ateliers coopératifs ou communaux ; où les activités de production pourront être combinées avec l’apprentissage et l’enseignement, avec l’expérimentation et la recherche, avec la création de nouveaux goûts, parfums et matériaux, avec l’invention de nouvelles formes et techniques d’agriculture, de construction, de médecine etc. Les ateliers communaux d’autoproduction seront interconnectés à, l’échelle du globe, pourront échanger ou mettre en commun leurs expériences, inventions, idées, découvertes. Le travail sera producteur de culture, l’autoproduction un mode d’épanouissement.
Deux circonstances plaident en faveur de ce type de développement. La première est qu’il existe beaucoup plus de compétences, de talents et de créativité que l’économie capitaliste n’en peut utiliser. Cet excédent de ressources humaines ne peut devenir productif que dans une économie où la création de richesses n’est pas soumise aux critères de rentabilité. La seconde est que "l’emploi est une espèce en voie d’extinction".
Je ne dis pas que ces transformations radicales se réaliseront. Je dis seulement que, pour la première fois, nous pouvons vouloir qu’elles se réalisent. Les moyens en existent ainsi que les gens qui s’y emploient méthodiquement. Il est probable que ce seront des Sud-Américains ou des Sud-Africains qui, les premiers, recréeront dans les banlieues déshéritées des villes européennes les ateliers d’autoproduction de leur favela ou de leur township d’origine.

André Gorz

dimanche 27 juin 2010

Ecoconstruire : Les politiques ont ils un train de retard ?


Eco-construction.

Bâtir écologique : le pouvoir n’est plus aux mains des élus locaux.

Soutien aux PME d’éco-construction, création d’emplois « verts »… Il n’y a plus grand chose à attendre de ce gouvernement pour favoriser l’émergence de nouvelles activités économiques répondant aux cruciaux enjeux environnementaux. L’association Les Amis de la Terre vient d’éditer un guide à destination des collectivités locales pour les aider à agir dans le secteur de l’habitat, l’une des principales sources d’émissions de gaz à effet de serre, tout en créant des emplois.

En France, les secteurs du tertiaire (public et privé) et du résidentiel représentent 18 % des émissions de gaz à effet de serre (GES). Les deux tiers sont émis par les logements de particuliers. Cette tendance énergivore des bâtiments va en s’aggravant, augmentant de 30 % au cours des trente dernières années, avec l’accroissement du parc immobilier et de de la surface moyenne des logements. L’augmentation du confort – éclairage, chauffage – et l’apparition de nouveaux besoins – électroménager, bureautique, réfrigération, climatisation, ventilation – contribuent également à cette explosion de la consommation d’énergie.

Le développement de la climatisation a pour conséquence des émissions de gaz fluorés, dont l’impact sur l’effet de serre peut être 8.000 fois supérieur à celui du CO2 ! Le secteur du bâtiment représente donc un énorme gisement d’économies d’énergie. Pour diviser par quatre ou cinq sa consommation d’énergie d’ici 2050, et limiter ainsi les effets du dérèglement climatique, le secteur résidentiel français va donc devoir engager un sérieux ravalement ! Reste à savoir qui s’attellera à ce travail d’Hercule. « Heureusement, il est possible d’avancer concrètement sur le terrain sans attendre des miracles de la loi », rassure Cyrielle Den Hartigh, chargée de campagne Habitat écologique aux Amis de la Terre.

Le bois éco-certifié en Gironde

Les collectivités territoriales (communes, conseils généraux, régions) ont un pouvoir réel. C’est ce qu’assure le petit ouvrage « Développer les filières courtes d’écomatériaux, guide à destination des collectivités territoriales, » édité par les Amis de la terre. Production et distribution de l’énergie, transports, aménagement urbain, gestion des déchets, agriculture, espaces verts, achats publics constituent autant de domaines où les collectivités peuvent agir concrètement.

Parmi les nombreuses expériences répertoriées, on peut citer celle du Conseil général de Gironde (à majorité PS) qui a initié une dynamique d’achat public responsable de bois. La politique forestière du département vise notamment « à multiplier les usages du bois dans les filières de chauffage, d’équipement et de construction, à diversifier les essences, à valoriser le pin maritime, à soutenir les PME et à aider les organismes professionnels ». Le Conseil général a adopté un système d’éco-conditionnalité des aides et des commandes publiques. « Un véritable changement culturel en interne », commentent les Amis de la terre. À chaque appel d’offre, la mission Agenda 21 [1] local doit s’assurer que certaines contraintes environnementales sont bien prises en compte. « Ainsi, en 2007, 80 % des commandes bois étaient éco-certifiées. Ce taux atteint aujourd’hui 100 %. »

Le chanvre en Haute-Garonne

Le Conseil général de Haute-Garonne soutient la culture du chanvre, aujourd’hui destiné à l’isolation des bâtiments, une tradition locale qui s’était perdue. L’émergence de cette filière courte – une unité de transformation s’est installée dans le département – est facilitée par la constitution d’une équipe de conseillers agricoles compétents, l’édition d’une plaquette d’informations et la mise en place d’aides financières aux exploitations.

La valorisation de ces filières courtes présente de nombreux avantages. Le partage d’expérience et de compétences est simplifié et les économies d’échelle (recherche et développement ou communication) rendues possibles. Côté environnement, ces filières courtes ont des impacts très positifs puisqu’elles permettent de « réduire le recours au transport et donc les émissions conséquentes de gaz à effet de serre, mais aussi la ponction sur les ressources naturelles importées des pays du Sud (bois tropicaux, par exemple) ». Pour les habitants du territoire, la structuration de ces filières d’écomatériaux « permet de renverser l’approche économique : partir de la base, des besoins exprimés par une population sur un territoire pour y répondre au mieux… Cela permet d’ajuster la production à la consommation et non l’inverse. C’est un mode de développement qui part du territoire et y est, de fait, adapté. »

Habitat écologique : encore un (gros) effort !

Outre le soutien aux PME et aux associations, les collectivités sont invitées à former leur personnel administratif (celui en charge des secteurs de l’urbanisme, par exemple) et à intégrer des critères liés à l’utilisation des écomatériaux dans les appels d’offre. Le Guide propose d’ailleurs un descriptif précis des démarches possibles. Des exigences en matière d’écoconstruction ou de performance énergétique peuvent être intégrées au plan local d’urbanisme (PLU).

« Côté administratif, il y a, en France, un gros travail d’information à fournir en matière d’habitat écologique, commente Jean-Yves Brélivet, maître d’œuvre et vice-président de l’association bretonne Approche (Association pour la promotion de la construction et de l’habitat écologique). Prenons les PLU : la plupart d’entre eux, en imposant des positionnements de maisons aberrants, ne permettent pas de faire de maison bioclimatiques. Il faut que tout cela change ! Et vite ! » Dans certaines villes, il est ainsi impossible d’envisager une isolation par l’extérieur (pourtant imbattable sur le plan de l’efficacité énergétique), pour la simple raison que le bardage bois est interdit par le PLU, qui lui préfère les enduits !

Métiers de l’écologie : l’urgence de la formation professionnelle

Autre levier d’action des collectivités : la formation professionnelle, qui dépend des régions. Tout, ou presque, reste à faire. Exemple : trouver un plombier sachant raccorder une cuisinière à bois à un système d’alimentation de la maison en eau chaude (chauffage et sanitaires) est parfois un exploit ! Si vous y ajoutez une production d’eau chaude via des panneaux solaires, il est encore plus difficile de trouver un professionnel compétent ! À Saint-Étienne, dans le Loiret, l’AFPA (Association nationale pour la formation professionnelle des adultes) propose depuis 2006 une offre de formation dédiée à la réhabilitation des pratiques de construction traditionnelle (pisé et enduits terre crue). Financée par le Conseil régional, la ville de Saint-Just-Saint-Rambert et l’Union européenne, cette formation reprend des savoirs ancestraux du pays. Objectif : « Former les maçons pour répondre aux besoins des constructeurs et architectes ». Une centaine de personnes, maçons et demandeurs d’emploi, ont déjà été formés.

Pour activer la mise en place de formations de qualité, les régions peuvent s’appuyer sur des réseaux de professionnels, certes peu nombreux, mais bien organisés et souvent compétents. Les professionnels de l’éco-construction de l’Association Approche délivrent depuis des années des formations courtes dans les universités de Brest et Lorient, auprès des étudiants en géographie, ou en architecture. Ils interviennent aussi régulièrement dans les chambres des métiers.

Emplois créés, fierté retrouvée

En plus de contribuer à résoudre la crise climatique, le développement de ces filières courtes d’éco-construction inscrivent les métiers du bâtiment dans une démarche collective de recherche de qualité. Cela redonne fierté et dignité à des travailleurs plutôt habitués à se faire exploiter pour fournir des bâtiments de piètre facture vendus par des spéculateurs immobiliers. Louis Hatte, consultant mayennais en éco-habitat met ainsi en place une mini-formation sur l’étanchéité à l’air, qui garantit une parfaite enveloppe thermique aux bâtiments. Destinée à tous les corps de métier – plombier, électricien, charpentier, maçon, menuisiers –, la formation est assurée sur les chantiers qu’il suit.

« Cela dure environ deux heures. Je leur montre, grâce à des photos et des schémas comment éviter les ponts thermiques (trous dus à des mauvais raccords d’isolants, mal façons dans la pose de menuiserie... ndlr). J’insiste sur le fait que la réussite de tous est due aux compétences, et au sérieux, de chacun, explique Louis Hatte. Cette façon de travailler crée une complicité entre les différents corps de métier, qui est palpable sur les chantiers. Cela valorise les métiers du bâtiments. Quand nous faisons les "blower door test" (mise sous pression de la maison, de façon à voir s’il reste des ponts thermiques) en fin de chantier, et en public, et que les résultats sont bons, les gars sont très fiers ! Et ils ont de quoi ! » Voici de quoi donner envie à ceux et celles qui cherchent désespérément du boulot, et un métier, de s’y coller, le sourire aux lèvres... À condition que les élus, eux-aussi, se mettent au travail.

Nolwenn Weiler

Notes

[1] L’Agenda 21 est un plan d’action adopté au sommet de la terre à Rio en 1992 qui dresse une série de domaines sur lesquels peuvent intervenir les pouvoirs publics locaux : développement durable, lutte contre la pauvreté, contre les pollutions...

La Démocratie , dans quel état ?


Démocratie, dans quel état ?

C’est avec l’idée assumée de faire produire un discours hétérodoxe sur la démocratie que l’éditeur Éric Hazan a passé commande des contributions à cet ouvrage. Aujourd’hui, "y a-t-il un sens à se dire ’démocrate’ ?" Les réponses adoptent des formes variées, tant sur la forme que par l’univers intellectuel qui est sollicité – plus souvent la philosophie politique. Elles nous sont livrées dans un désordre alphabétique et l’on doit au hasard que la "Note liminaire sur le concept de démocratie" de Giorgio Agamben figure en ouverture du livre.
On retient un premier constat partagé ici : le mot "démocratie" a été vidé de son sens, il ne signifie plus rien. Dès le coup d’État de 1851, nous précise Kristin Ross, spécialiste du Second Empire en littérature, il ne s’agit plus que de débattre de l’adjectif qui l’accompagnera. Nos auteurs ont presque tous retenu de la démocratie sa forme "libérale", qui ignore (entre autres) la question de la propriété pour se satisfaire d’une liberté et d’une égalité qui resteront formelles. Alors que les pouvoirs de l’argent ont libre cours, nous resterions tous égaux grâce au droit de vote ? Cette démocratie-là cache mal son visage oligarchique (Jacques Rancière, Wendy Brown) comme son projet de "neutraliser les effets pervers du suffrage universel et de ’rationaliser’ la volonté du peuple et l’expression de cette volonté" (Kristin Ross). Ces trois auteurs mettent le phénomène de la représentation à l’origine du dévoiement d’un pouvoir en théorie assumé par le peuple, c’est à dire non pas par sa majorité numérique, mais par "n’importe qui cherchant à s’occuper des affaires de la communauté" (Rancière). Daniel Bensaïd appelle au contraire à prendre le meilleur d’une représentation qui lui paraît inévitable, et à investir au mieux la "forme-parti". Beaucoup de nos auteurs auront à cœur de faire tomber le masque, de mettre à mal l’"emblème" (Badiou) que la démocratie constitue pour un Occident victorieux, ayant triomphé à la fois de la décolonisation et du communisme, et désormais désireux de partager le monde en deux parts : les démocraties et les autres. Citoyens contre barbares, terroristes, voire ennemis intérieurs. Où l’on se rend compte que le régime qui se réclame de la liberté et de l’égalité a besoin de la clôture pour se légitimer.
La critique est sévère, mais c’est celle d’intellectuels ne pouvant se résoudre au refus de penser la démocratie au-delà de certaines limites politiquement correctes. Alain Badiou, qui stigmatise le démocratisme adolescent, règne de la jouissance et nouvelle tyrannie, n’en finit pas moins son texte sur l’exigence d’un pouvoir exercé par le peuple, ce qu’il appelle... le communisme. La question sociale posée dès le XIXe siècle n’est pas réglée, mais à lire l’ouvrage la question écologique n’a pas encore surgi. Slavoj Žižek y fait une brève allusion, sans trop approfondir ce qu’elle peut apporter à la tension savoir/pouvoir qu’il examine.
Si la philosophie politique d’un Jean-Luc Nancy et sa recherche de ce qui fonde la démocratie nous semblent un peu trop énigmatiques pour nous aider à penser la question démocratique dans le monde qui est le nôtre, et si les détours de Daniel Bensaïd par Platon, Rousseau, Saint-Just, Lefort et Lippman (n’en jetez plus !) nous perdent sans pour autant expliquer son éloge final du parti politique et de la politique profane, deux femmes dans ce recueil (Wendy Brown et Kristin Ross) nous ramènent à une pensée plus claire, qui ne dédaigne ni la réalité ni la théorie politique. Toutes deux sont publiées en français, et on les retrouvera avec plaisir.
Pour sortir de la pensée convenue sur la démocratie, Giorgio Agamben nous avait d’emblée averti de la nécessité de poser la question de l’essence ambiguë de la démocratie, forme de constitution ou technique de gouvernement. Nos auteurs mettent presque tous cette question au centre du malentendu démocratique. Plutôt que de travailler la question des structures de la démocratie (le vote, les partis, l’élection, la délibération, la loi, etc.), ils la règlent en s’attachant plutôt à montrer le caractère précaire et jamais achevé de ce qui constitue pour eux le fond même de la politique.

Aude Vidal

Démocratie, dans quel état ?

Giorgio Agamben, Alain Badiou, Daniel Bensaïd, Wendy Brown, Jean-Luc Nancy, Jacques Rancière, Kristin Ross, Slavoj Žižek, La Fabrique, 2009, 150 p., 13 euros

réflexion sur les nouveaux modes d' action...


Bien sûr la manifestation de Die contre la « Contre réforme » des Retraites nous oblige à revoir nos modes de militance et d’action. Un nouvel art de militer. Happenings, luttes festives et actions directes

Un nouvel art de militer fait partie de ces ouvrages journalistiques qui viennent régulièrement annoncer l’avènement de "nouveaux militants". Une nouvelle génération qui a décidé de bousculer les routines contestataires, ce qu’ils appellent le "militantisme à la papa" (grèves et distribution de tracts le matin, pétitions et manifestations l’après-midi), pour inventer des formes d’action collective considérés comme inédites et plus efficaces par les journalistes. Pour cela, ils misent sur la non-violence, l’humour et le spectaculaire. Que ce soit Jeudi noir qui squatte des immeubles vides pour dénoncer le manque de logements, La pelle et la pioche qui organise des pique-niques dans les supermarchés pour dénoncer les profits de la grande distribution, les Déboulonneurs qui barbouillent les panneaux pour dénoncer l’invasion publicitaire, ces collectifs sont devenus des professionnels de l’activisme médiatique... à tel point que certains de ces activistes en ont fait leur activité professionnelle, créant leur propre société pour sous-traiter des actions médiatiques contre rémunération. La CGT et ATTAC ont déjà eu recours à leurs services.

C’est à ces collectifs que s’intéressent ici les journalistes Sébastien Porte et Cyril Cavalié. Ils signent là un véritable travail d’investigation qui va bien au-delà du simple reportage. A travers leur regard et leur expérience personnelle, ils proposent une vision globale sur l’émergence de ces mouvements contestataires en France depuis une dizaine d’années. L’ouvrage débute par un rappel de la conjoncture politique et sociale, ainsi que par une présentation des traits caractéristiques communs d’organisation et d’action de ces collectifs (pp.7-12). Six pages très instructives, même si les deux auteurs prennent par endroit trop peu de distance par rapport aux discours véhiculés par les acteurs sociaux, discours qui eux-mêmes s’emparent des travaux universitaires à des fins de compréhension et de légitimation (1). Ce manque d’attention conduit alors les auteurs à une certaine fascination vis-à-vis de ces mouvements et à la célébration d’une prétendue nouveauté. Citons par exemple, "l’organisation en réseau, sans hiérarchie ni chef", qui dans la pratique n’est pas forcément gage de davantage de démocratie que la bureaucratie et la hiérarchie explicite (2) ; "la culture du réseau renforcée par l’usage généralisé d’Internet", affirmation qui est empreinte d’une forme de déterminisme technique corrélative d’une idéologie émancipatrice (3) ; "les nouvelles pratiques militantes", pas si nouvelles que cela puisque les mouvements sociaux opèrent par emprunt, invention et réinvention des standards pour façonner leur répertoire d’action collective (4)...

Au-delà de ces critiques, cette ouvrage reste une véritable mine d’informations sur les mouvements contestataires : histoire et analyse des différents collectifs regroupés par chapitre thématique, mais aussi fiches techniques pour devenir un parfait "nouveau militant" (communication non-violente, techniques de blocage et de résistance, méthode pour définir un plan d’action, attitude à avoir en cas d’arrestation...). Au fil des pages, on découvre le récit, en mots et en photos, des actions les plus mouvementés de ces dernières années, des dégonfleurs de 4x4 aux faucheurs d’OGM, en passant par les barbouilleurs d’enseignes et les sauveteurs de riches. L’ouvrage est quasiment exhaustif sur le sujet. Rien de surprenant quand l’on sait que Sébastien Porte et Cyril Cavalié suivent ces actions sur le terrain depuis plusieurs années. Les deux auteurs se sont aussi aventurés à cartographier la "nouvelle galaxie militante", un document qui a le mérite de donner l’aperçu à un temps T de la multitude des collectifs à l’œuvre aujourd’hui, et ce malgré quelques oublis, erreurs et autres limites inhérentes à ce type d’outil. On y notera par exemple la présence des clowns activistes, qui ne se reconnaissent pas forcément dans cette famille très vague que sont les "nouveaux militants", et qui apprécient encore moins d’être rangés dans cette case.

Par ailleurs, et bien qu’ils célèbrent un peu précipitamment la nouveauté de ces mouvements contestataires, les deux auteurs n’en jettent pas moins un regard lucide sur l’efficacité à moyen terme de l’activisme médiatique de ces collectifs. Ainsi, à la fin du livre, ils restent prudents sur la durabilité de ces formes de mobilisation et vont jusqu’à avertir les acteurs sociaux des dangers inhérents à ce type de mobilisation. "Symptôme d’une époque où la contestation en marge n’est plus audible, les activistes sont obligés pour se faire entendre de jouer avec la société du spectacle en rivalisant de créativité. Mais en retour, la société du spectacle pourrait bien neutraliser en son sein ceux qu’elle comprend avant tout comme des adversaires." Perspicaces, les deux auteurs semblent avoir perçu la complexité des interdépendances entre les journalistes et les "nouveaux militants", interactions qui ne se résument pas à la question du "qui instrumentalise qui". Car, même si ces derniers sont parfois capables de bousculer l’agenda médiatique, ils ne restent pas moins, le plus souvent, tout aussi prisonniers de leur couverture médiatique (5). Il est en effet plus difficile qu’il n’y paraît, et que pourrait le laisser croire cet ouvrage, d’utiliser les médias sans leur être assujettis.

Un nouvel art de militer n’en reste pas moins un livre très bien écrit par Sébastien Porte et illustré à merveille par les clichés de Cyril Cavalié. En plus d’être un véritable abécédaire sur les mouvements contestataires, le travail des deux auteurs invite au fil des pages le lecteur à une réflexion de fond sur notre modèle de société et sur les types de mobilisation à mettre en œuvre pour la transformer. Ce livre fait ainsi écho à un dossier que notre revue avait consacré au renouvellement des formes de contestation en 2004 (6).

Mikaël Chambru

Sébastien Porte et Cyril Cavalié, éditions Alternatives, Paris, 2009, 144 p., 25 euros

(1) NEVEU Erik, Sociologie des mouvements sociaux, La Découverte, Paris, 2005, 126 p., "Repères".
(2) MATHIEU Lilian, "Un ’nouveau militantisme’ ? A propos de quelques idées reçues", in ContreTemps, 4, novembre 2008, .
(3) NEVEU Erik, "Médias, mouvements sociaux, espaces publics", in Réseaux, n° 98, Hermès Science Publications, Paris, 1999, pp. 17-86.

(4) TILLY Charles, "Les origines du répertoire de l’action collective contemporaine en France et en Grande-Bretagne", in Vingtième Siècle, n° 4, Les Presses Sciences-Po, Paris, 1984, pp. 89-104.
(5) CHAMBRU Mikaël, Médias et mobilisations sociales : l’irruption des "désobéissants" dans l’espace médiatique dominant, mémoire de recherche, sciences de l’information et de la communication, Grenoble : Institut de la communication et des médias (ICM), 2009, 112 p.
(6) JOSSIN Ariane et PIGNOT Sonia (sous la direction de), "Du Grand Soir aux petits matins. Approches du militantisme", in EcoRev’, n° 18, autonome 2004, .

samedi 26 juin 2010

Contre le machisme persistant en politique ...


Et puis une bonne nouvelle …pour la parité.

Australie : Une femme à la tête du gouvernement

C'est la première fois que ça arrive dans le pays...

Julia Gillard est la première femme à être nommée à la tête d'un gouvernement australien. Cette ancienne avocate de 48 ans a été élue jeudi par les parlementaires réunis pour trouver un successeur au Premier ministre Kevin Rudd. Elle a bénéficié de l'éviction surprise de ce dernier au sein du parti travailliste, dont la popularité s'est délitée.

Julia Gillard, qui assumait depuis 2007 les fonctions de vice-Premier ministre, a remporté les voix des parlementaires travaillistes rassemblés pour désigner un successeur à Kevin Rudd. Elle a prêté serment jeudi lors d'une cérémonie organisée quelques heures seulement après ce «putsch» au sein du parti travailliste, dont M. Rudd avait récemment abandonné la direction.

Julia Eileen Gillard (née le 29 septembre 1961), est une femme politique australienne membre du parti Parti travailliste australien (ALP), qu'elle préside après en avoir été numéro deux. Vice-Première ministre de Kevin Rudd à partir de 2007, elle le remplace à compter du 24 juin 2007 et devient la première femme Premier ministre d'Australie.

«Je me sens très honorée»

«J'ai demandé à mes collègues d'apporter un changement en termes de leadership, car je crois qu'un bon gouvernement était en train de s'égarer», a-t-elle dit. «Je n'allais pas demeurer les bras croisés».

«Je me sens très honorée», a déclaré Julia Gillard à la presse à sa sortie du Parlement à Canberra. Elle a toutefois admis qu'elle n'avait «pas été élue par le peuple australien» et qu'elle demanderait «dans les prochains mois au gouverneur général de convoquer des élections de façon à ce que les Australiens puissent exercer leur droit originel et choisir leur Premier ministre».

Ce coup de théâtre au sein du parti travailliste a pris tout le monde de court, experts compris.

Apis

De Souvestrière à Boulc jusqu' à la Forêt de Saoû...


Les électrosensibles s’organisent pour alerter l’opinion public des dangers des champs électromagnétiques et pour être reconnus.

Les EHS (électroHYPERsensibles) et leurs amis après s’êtres regroupés à Souvestrière dans le haut Diois et prés de Crest sur le domaine de Next-up.org ont choisi d’occuper très respectueusement un terrain de la foret de Saou.

Nous pouvons les soutenir en les rejoignant dans ce véritable écrin naturel très peu exposé aux champs électromagnétiques, ou ils peuvent se ressourcer & faire connaître leur souffrance et gène habituelles.

Une conférence de presse est organisé ce vendredi 25 juin à 18 h, au parking juste avant les bâtiments des écogardes de la foret de Saou et sera principalement animé par une élue de notre région Madame Michèle RIVASI, le directeur du conseil général de la Drome Monsieur Didier Guillaume est également invité.

Présentation succincte de l’électrosensibilité :

Dés 1987 Le Dr William J. Rea, titulaire en 1988 de la première chaire au monde de médecine de l’environnement à l’université de Surrey, Guildford, Royaume Uni, déclarait : la sensibilité électromagnétique apparaît comme un fait clinique bien déterminé. Sa reconnaissance favorisera le traitement de patients sensibles à l’environnement.

En France des chercheurs de l’ARTAC (Association pour la Recherche Thérapeutique Anti-Cancéreuse) dont le Pr Dominique Belpomme ont fait une description clinique du syndrome d’intolérance aux champs électromagnétiques. Ces chercheurs fondent avec le CRIIREM (Centre de Recherche & d’Information Indépendant sur les Rayonnements électromagnétiques non-ionisants) l’ASTRE (Alliance Scientifique pour le traitement et la reconnaissance des malades électrosensibles)

Actuellement et de plus en plus souvent des malades se déclarant électrosensible consultent des médecins sans être pris en charge spécifiquement, principalement par ignorance d’une grande partie du corp médical, leur pathologie est considéré comme purement psychologique, un psychiatre peut leur être proposé, Ces patients sont fréquemment marginalisés, certain très handicapés perdent leur emploi, une importante proportion est aussi atteinte d’intolérance chimique multiple.

Les EHS deviennent souvent isolés, avec peu d’écoute et sans recours. Le désarroi peu s’installer & créer de réelles troubles psychologiques.

Les EHS, personnes fortement affectées, semblent subir un effet de résonance a certaines fréquences et ondes électromagnétiques. Les systèmes vivants possèdent de nombreux biodétecteurs sensibles a des variations infimes de l’environnement.

Les êtres vivants se sont développés dans un environnement qui n’a que peu changé depuis des dizaines de milliers d’années, mais en quelques générations, principalement ces vingt dernières années, la densité des ondes électromagnétiques c’est multipliées, de nouvelles fréquences absentes ou présentes naturellement qu’a l’état de trace sont apparues, idem pour de nouvelles molécules chimiques. Leurs effets biologiques est prouvés, comment supposer qu’aucun effet délétères ou directement pathogène ne soit pas conséquent.

Nous pouvons ou devons voir les EHS et les MCS « hypersensibles chimiques multiples » comme un signal ou une « avant-garde » de l’espèce humaine subissant les désordres que nous engendrons sur notre planète en particulier sur tous les êtres vivants.

Cette occupation respectueuse de terrain « propre » très peu exposé aux pollutions électromagnétiques se veut un signal d’alarme pour générer une prise de conscience de l’opinion public & aider les autorités a assumer leur responsabilité, elle est organisée par des militants & des sympathisants de Robin des toits.

Rappelons nous que les différentes valeurs motrices des individus, et par la de notre société, sont généralement l’argent, la propriété, le pouvoir, et non la solidarité, l’éthique, la vérité. Cette action devrait durer pendant tout l’été, nous pouvons les soutenir simplement en nous rapprochant des personnes de notre entourage qui seraient éventuellement dans cette situation ou qui si dirigeraient.

Nous pouvons aussi les rejoindre pour aider, particulièrement si nous ressentons un mal-être qui pourrait avoir la même cause.

Faire suivre l’info, svp.

Il est expressément demandé aux visiteurs de la forêt de Saôu d’avoir la gentillesse d’éteindre leurs téléphones mobiles, leurs éventuels ordinateurs portables, GPS.

Pierre Joanin

Les Boidans

26410 MENGLON

pierre.joanin@online.fr

On vit plus longtemps...parceque l'on est à la Retraite


Second life

Puisqu'il paraît qu'il va falloir travailler plus longtemps ou, tout au moins, attendre plus longtemps le droit de se reposer d'une vie de travail, explorons le no future que l'on nous vend à la hache.

Mais c'est normal qu'on ait le droit de continuer à travailler si on le souhaite !

C'est sûr que vu des USA, le débat français sur la retraite doit sembler bien exotique. Là-bas, le travail est une valeur centrale, le pilier de la société américaine, la perfusion à laquelle s'abreuve le mythe de l'american way of life, celui qui dit que tout le monde a sa chance, suffit juste d'être prêt à travailler dur. Et ce ne sont pas quelques dizaines de millions de déclassés et autres mal soignés ou évaporés de la crise des subprimes qui vont faire mentir ce beau rêve laborieux.

Hmmm et vous, vous en avez, des vieux qui bossent ?

Oui, plein, un peu partout. Ils ont des emplois qui leur sont réservés, des emplois statiques.

Ha bon?

Ben, il y a une charmante vieille dame de 75 ans qui me sert mon pain, à la boulangerie du quartier.

75 ans !!!

Oui, elle a un peu de mal avec son arthrose, mais elle est vraiment très gentille. Et sinon, il y a tous ceux qui font les dégustations de produits, dans les supermarket...

Chez nous, les animatrices de ventes sont surtout des femmes dans la force de l'âge qui élèvent seules des mômes et qui ne peuvent pas vraiment refuser ce genre de bout de boulot payé au lance-pierre. Pour l'instant.

Et c'est bien payé, les boulots pour vieux ?

Je ne sais pas, mais non c'est le genre de boulot qui ne doit être super bien payé.

Ha ouais, et sinon, y a des boulots qualifiés, pour les vieux ? Parce que je vois mal le gars qui a été cadre dans l'informatique pendant 40 ans trouver très intéressant de faire goûter des barquettes de pâtes dans des hypermarchés bondés.

Oui, enfin, bon, avec les retraites qu'ils ont, ils n'ont franchement pas le choix.

Et voilà, on y est. On commence toujours par un beau couplet sur la liberté de choix des uns ou des autres et ça finit toujours par un truc bien merdique qu'on doit bouffer à la louche pour ne juste pas crever de faim !

Soleil vert et peaux de grenouille

L'autre argument qui tourne en boucle comme un jingle de mauvaise soupe musicale dans un supermarché bondé un jour de soldes, c'est qu'il est nécessaire de travailler plus longtemps pour compenser le fait que l'on vit plus vieux. Sauf que l'on passe un peu rapidement au-dessus de la notion pourtant essentielle de l'espérance de vie en bonne santé par rapport à l'espérance de vie tout court. Parce que c'est bien beau de vivre en moyenne 10 ans de plus qu'il y a 40 ans, encore faut-il savoir dans quel état on le fait.
La retraite, c'était quand même l'idée d'avoir le droit à quelques petites miettes de temps libre après une longue vie essentiellement vouée à un labeur pas forcément glorieux, passionnant ou juste un peu supportable. Et que nous apprend la notion statistique d'espérance de vie en bonne santé ? Que si tu arrives à 63-64 ans sans trop pécloter, t'es déjà bien content de toi et tu peux estimer, à juste titre, que tu as quand même le cul bordé de nouilles.
Et si on regarde bien le tableau, on constate qu'il y a même des pays où cette fameuse espérance de vie en bonne santé a carrément diminué... alors même que l'âge de la retraite y est suffisamment reculé pour que seuls les miraculés et les teignes puissent espérer finir leur vie professionnelle autrement qu'avec un déambulateur et un titre de handicapé. Mais bien sûr, il faudrait être sacrément tordu pour y voir un quelconque lien de cause à effet.
- Ma grand-mère (qui est toujours là, à bientôt 99 ans, à pomper sans vergogne son minimum vieillesse directement dans la jugulaire de la solidarité nationale !) a commencé à bosser vers sept ans en gardant des oies. À 14 ans, c'est la promotion sociale : elle accède aux vaches. Et à 20 ans, elle doit s'exiler à la Capitale pour s'extirper de son destin paysan en devenant boniche pour bourgeois. Quand elle est partie, son idée était de revenir au pays à la retraite pour couler des jours heureux dans le pays de son enfance, retour et repos qu'elle pensait gagner à l'issue d'un demi-siècle de labeur et pas des plus faciles. Elle a pris sa retraite juste à 60 ans, sans attendre d'avoir tous ses droits, parce que son corps, fourbu d'années de grattage de parquets, perclu de rhumatismes, essoufflé par un cœur à peine suffisant à la tâche, n'en pouvait plus. Elle a jeté l'éponge au bout de tout, juste pour quelques bonnes années à faire ce qu'elle n'avait jamais pu se permettre. Elle est rentrée au pays, a fait deux ou trois voyages organisés en Espagne, au soleil, puis le grand-père a commencé à se faire bouffer les os par un cancer. Terminés les voyages et le repos, la voilà embarqué pendant plus de 15 ans comme garde-malade bénévole et contrainte à plein temps d'un vieil homme aigri par une vie de merde qui lui a toujours refusé la moindre compensation.
- Mon père, lui aussi, a commencé tôt, vers 14 ans, à la ferme. Bien sûr, ce n'était pas du travail, mais des coups de main, contre un peu d'argent de poche, comme cela se fait dans les familles paysannes. Et ça a continué, plus ou moins comme ça, jusqu'à ses 30 ans, pas franchement déclaré, pas franchement payé, pas du tout cotisant. Il a quitté la terre et a fait sa petite carrière dans le commerce. Une bonne petite carrière dans un boulot pas trop dur physiquement... si on excepte la station debout à longueur de journée et les nécessaires déménagements de meubles, réguliers, logiques aussi, quand on vend des meubles en chêne massif. Donc, pas un boulot très physique, mais quand même un dos pété bien avant l'âge de la quille. Il choisira de continuer à bosser comme indépendant après avoir liquidé sa retraite à 60 ans, in extremis, juste avant de sombrer dans l'infamie du RMI. Parce que sa retraite est toute petite, grâce aux années floues du début de carrière et au chômage envahissant à partir de la cinquantaine, il cumule sa pension avec des missions. Mais pas longtemps. À 63 ans, il est sèchement rappelé à l'ordre par un cancer de la vessie, le truc inexplicable pour lui qui n'a jamais touché une cigarette de sa vie. Même son chirurgien n'avait pas trop envie d'y croire. Mon père y laisse un bon paquet de kilos, sa vessie et une bonne part de son autonomie.
- Bernard était notre facteur. Un type gentil et dur à la tâche. À la fin, il en avait ras le cul de La Poste, de ses réformes en rétropédalage, des contraintes de plus en plus stressantes et du boulot, de moins en moins intéressant. Il n'y avait plus qu'un truc qui le faisait tenir : la quille ! Encore deux ans, et à moi les voyages et les parties de pêche ! Il ne pensait plus qu'à ça : sa seconde vie, une vraie vie après le travail !
Quand il est parti à la retraite, il était radieux. Ils se sont organisé un pot avec les copains du boulot et il a fait une dernière tournée, celle de ses bons clients. Il est parti ensuite pour son premier voyage, en Grèce ou un truc dans le genre. Et paf, il a eu un AVC, avant la fin de sa première année de retraite. Directement à la case chaise roulante. On ne comprenait plus trop quand il parlait. Il a dépéri au fond de son fauteuil et il est mort tout doucement au bout de deux ans. On ne peut pas vraiment dire qu'il a eu le temps d'en profiter, de sa seconde vie.
- Et puis, il y en a eu d'autres. Plein d'autres. Qui décompensent dans l'année où choppent un crabe sur le finish. Ou auxquels il arrive des bricoles.
Comme celui qui n'avait jamais le temps de rien. Avec plein de trucs qui traînent dans sa maison payée par une vie de travail. Des trucs toujours remis à plus tard. À la retraite.
Il est monté sur le toit pour réparer un truc qu'il avait trop longtemps laissé en plan.
Il est tombé.
Je me demande s'ils lui ont versé son premier mois de pension ou pas.

Agnès Maillard

Le Monolecte
Le blog des agitateurs du vide
http://blog.monolecte.fr

Débat : Manifeste Internet...quelle éthique?


Un manifeste Internet

Comment le journalisme fonctionne aujourd’hui. Dix-sept affirmations rédigées sous forme de manifeste par des journalistes et des blogueurs allemands qui s'interrogent sur les rapports entre Internet et leur métier. Un métier qui doit évoluer avec le fait que "Internet

1. Internet est différent.

Il produit des sphères publiques différentes, des termes d’échange commerciaux différents, et des compétences culturelles différentes. Les médias doivent adapter leurs méthodes de travail à la réalité technologique d’aujourd’hui plutôt que de l’ignorer ou de la remettre en cause. Il est de leur devoir de développer les meilleures formes de journalisme à partir de la technologie disponible. Ceci inclut de nouvelles méthodes et de nouvelles productions journalistiques.

2. Internet est un empire médiatique de poche

La toile bouleverse l’ordre des médias existants en transcendant leurs anciennes frontières et leurs oligopoles. La publication et la dissémination de contenus médiatiques ne sont désormais plus liés à des investissements lourds. La conscience de soi du journalisme est -heureusement- en train d’être guérie de sa fonction de gardien du temple. Tout ce qui reste, c’est la qualité journalistique par laquelle le journalisme se distingue d’une simple publication.

3. Internet est notre société. Notre société est Internet

Pour la plupart des personnes du monde occidental, les plateformes, médias et réseaux sociaux comme Wikipedia ou Youtube font partie du quotidien. Elles sont aussi évidentes que le téléphone ou la télévision. Si les entreprises de médias veulent continuer à exister, elles doivent comprendre la réalité des utilisateurs d’aujourd’hui et adopter leurs modes de communication. Ceci inclut des fonctions de base de la communication comme écouter et répondre, ce que l’on appelle communément dialogue.

4. La liberté d’Internet est inviolable

L’architecture ouverte d’Internet constitue la loi de base d’une société de la technologie de l’information et de la communication qui communique de manière digitale, et par conséquent du journalisme. Elle ne peut être modifiée au nom de la protection d’intérêts économiques ou politiques spéciaux qui se cachent souvent derrière un prétendu intérêt public. Quelle que soit la manière dont c’est effectué, bloquer l’accès à Internet met en péril la libre circulation de l’information et porte atteinte à notre droit fondamental à un niveau d’information auto-déterminé.

5. Internet est la victoire de l’information

Jusqu’à présent, en raison d’une technologie insuffisante, les institutions comme les médias, les centres de recherche, les organismes publics et d’autres organisations collectaient et classaient les informations du monde. Aujourd’hui, chaque citoyen peut organiser ses propres filtres pendant que les moteurs de recherche fouillent dans des monceaux d’information d’un volume jamais connu jusqu’alors. Les individus peuvent s’informer mieux que jamais auparavant.

6. Internet change améliore le journalisme

A travers Internet, le journalisme peut remplir sont rôle socio-éducatif d’une nouvelle manière. Cela inclut la présentation de l’information comme un processus continu en mouvement permanent, la fin de l’inaltérabilité des médias imprimés est une victoire. Ceux qui veulent survivre dans ce nouveau monde d’information ont besoin d’un nouvel idéalisme, de nouvelles idées journalistiques et d’un sens du plaisir dans l’exploitation de ce nouveau potentiel.

7. Le réseau a besoin de réseautage

Les liens sont des connections. Nous nous connaissons mutuellement à travers les liens. Ceux qui ne les utilisent pas s’excluent eux-même du dialogue social. Ceci vaut également pour les sites Internet des médias traditionnels.

8. Les liens rapportent, les citations décorent

Les moteurs de recherche et les agrégateurs facilitent le journalisme de qualité : ils accroissent l’accès à des contenus remarquables et font partie intégrante de la nouvelle sphère publique en réseau. Les références à travers les liens et citations -en particulier ceux faits sans le consentement ou même la rémunération de leur auteur- rendent possible en premier lieu la culture du dialogue social interconnecté et doivent être absolument protégées.

9. Internet est le nouveau lieu du dialogue politique

La démocratie repose sur la participation et la liberté de l’information. Le transfert de la discussion politique des médias traditionnels vers Internet et l’extension de cette discussion impliquant la participation active du public sont une des nouvelles tâches des journalistes.

10. La nouvelle liberté de la presse s’appelle liberté d’opinion

L’article 5 de la Constitution allemande n’inclut pas de droits de protection pour les professions ou les modèles économiques techniquement traditionnels. Internet efface les barrières technologiques entre l’amateur et le professionnel. C’est pourquoi le privilège de la liberté de la presse doit valoir pour toute personne qui peut contribuer à l’accomplissement des devoirs journalistiques. En terme de qualité, il ne devrait être fait aucune différence entre le journalisme payé et non payé, mais plutôt entre le bon et le mauvais journalisme.

11. Plus c’est plus – il n’y a jamais trop d’information

Jadis, les institutions comme l’Eglise préféraient le pouvoir plutôt que l’information des masses, elles mirent en garde contre l’irruption de flots d’informations non vérifiées quand la machine à imprimer fut inventée. Face à elles étaient les pamphlétaires, les encyclopédistes et les journalistes qui avaient prouvé que davantage d’information menait à davantage de liberté – à la fois pour l’individu et pour la société. Jusqu’à aujourd’hui, cette thèse est irréfutable.

12. La tradition n’est pas un modèle économique

On peut gagner de l’argent sur Internet avec du contenu journalistique comme le montrent de nombreux exemples. La farouche compétition sur Internet doit amener les modèles économiques à s’adapter à la structure du réseau. Personne ne devrait essayer de fuir cette nécessaire adaptation en instaurant des règlements internes érigés pour s’y soustraire. Le journalisme a besoin d’une compétition ouverte pour trouver les meilleurs solutions de refinancement sur le net, ces solutions seront multiples. De plus, il faut du courage pour s’investir dans la mise en œuvre de ces tâches.

13. Les droits d’auteur deviennent un devoir civique sur Internet

Le droit d’auteur est un pilier de l’organisation de l’information sur Internet. Les droits de l’auteur de décider du type et du périmètre de la diffusion de ses contenus sont également valides sur le réseau. En même temps, on ne peut abuser du droit d’auteur pour en faire un rempart visant à protéger des mécanismes d’approvisionnement obsolètes et mettre fin à de nouveaux modèles de distribution ou modèles de licence. La propriété génère des obligations.

14. Internet a plusieurs monnaies

Les services journalistiques en ligne financés par la publicité proposent du contenu en échange de l’attention que leur attribue le lecteur. Le temps disponible d’un lecteur, d’un spectateur ou d’un auditeur a une valeur. Cette corrélation a toujours été un des principes de base du financement du journalisme. D’autres formes de refinancement journalistiquement justifiables doivent être inventées et essayées.

15. Ce qui est sur le réseau reste sur le réseau

Internet élève le journalisme à un nouveau stade qualitatif. En ligne, les textes, les sons et les images ne sont plus éphémères. Ils demeurent recouvrables à volonté et deviennent ainsi une archive de l’histoire contemporaine. Le journaliste doit prendre en compte le développement de l’information, son interprétation ainsi que les erreurs, c’est à dire assumer les erreurs et les corriger en toute transparence.

16. La qualité reste la qualité primordiale

Internet discrédite les produits homogènes de masse. N’acquiert un véritable public que ce qui est remarquable, crédible et différent. Les exigences des utilisateurs ont augmenté. Le journalisme doit les satisfaire et poursuivre fidèlement les principes qu’il s’est régulièrement formulé.

17. Tout pour tout

Le web est une infrastructure d’échange social supérieur aux mass media du 20ème siècle : en cas de doute, la ”génération Wikipedia” est capable d’appréhender la crédibilité d’une source, de remonter une information à sa source, d’effectuer des recherches, de la vérifier et de l’améliorer -qu’il s’agisse d’un individu ou d’un groupe. Les journalistes qui repoussent cela avec dédain et ne montrent aucun respect pour ces compétences ne sont pas pris au sérieux par ces utilisateurs d’Internet. A raison. Internet permet de communiquer directement avec des personnes -qu’autrefois on appelait des lecteurs, des auditeurs et des spectateurs- et d’exploiter tirer parti de leur savoir. On n’a pas besoin de journalistes qui savent déjà tout, mais de ceux qui communiquent, qui doutent et qui remettent en question.

http://owni.fr/2009/09/09/un-manifeste-internet-traduction/