–Vous pensez que l’Afrique doit toujours tendre la main?
–Non, ce n’est pas ce que je voulais dire. Vous avez raison sur le fond, mais ce n’était pas ici qu’il fallait le dire. Il y avait dans la salle les représentants de tous ceux qui nous permettent, à nous religieux, de venir en aide à nos populations. Et plusieurs d’entre eux n’ont pas apprécié que vous disiez que l’Afrique doit se passer de l’aide. Ce sont des gens de bonne volonté qui se dévouent pour nous, et je pense que c’était déplacé de dire comme ça qu’il faut arrêter d’aider l’Afrique.
–Et sans l’aide de l’organisation de cette dame qui lutte contre le sida, renchérit la jeune Congolaise, je vous assure que mon pays se serait probablement vidé d’une bonne partie de sa population.»
Ainsi donc, je serais non seulement un ingrat, incapable de dire merci à ceux qui lui permettent de survivre, mais en plus j’ai l’outrecuidance de dire que je ne veux plus être aidé. Mon cas était très grave. Je restais silencieux, en pensant à ces véhicules tout-terrain bien climatisés de cette cohorte d’«humanitaires», aux joues roses, bien propres sur eux, qui sillonnent nos brousses, pour nous aider à creuser des puits, planter des arbres, construire des latrines, balayer nos cases, soigner nos nombreuses et vilaines maladies, organiser nos élections sans trop les truquer, pour nous apprendre à alimenter nos enfants, à en faire moins, à respecter les droits de l’homme et surtout de la femme... Je revoyais tous ces religieux arpentant dans leurs soutanes nos chemins caillouteux pour nous faire connaître un Dieu moins sauvage que ceux que nous adorions. Je pensais à tous ces femmes et hommes en Europe, qui avaient voué leur vie à aider cette pauvre Afrique incapable de se prendre en main, et qui collectaient des médicaments, des livres, des lits d’hôpitaux, des lunettes, des souliers, des béquilles, des vêtements, des vieux ordinateurs, se décarcassaient pour les envoyer dans nos noires contrées. Que deviendront tous ces braves gens si un jour il nous prenait l’envie de renoncer à leur aide, ou, ce qui est plus probable, si pour cause de grave crise économique en Europe, l’aide à l’Afrique devrait s’arrêter? Je crois que si cela devait se produire, les plus malheureux ne seront pas nécessairement en Afrique. Et je compris que ce n’est pas demain la veille que l’Afrique arrivera à se tenir toute seule sur ses jambes. Parce qu’il y a aussi bien en Europe qu’en Afrique, des personnes, certainement de bonne volonté, qui n’ont aucune envie de la laisser essayer de se tenir toute seule sur ses jambes.

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