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lundi 30 janvier 2012
EDF sait elle démanteler ses centrales atomiques?
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La puissance des pauvres est leur pouvoir d' agir...
L'indignation générale provoquée par la "pauvreté" en a déjà fait un thème si populaire que le Catalogue mondial des livres sur le web étale déjà plus de 60000 ouvrages et travaux de recherche sur ce sujet. Parallèlement, le nombre de ces études ainsi que les ressources allouées à la "solution" des "problèmes" liés à ce sujet sont en augmentation continuelle. Il n'empêche que les campagnes qui visent à l'éradication de la pauvreté participent à leur façon aux processus de création de
Un obstacle majeur à l'examen de la problématique dite de la pauvreté réside dans le fait que non seulement ce mot n'a jamais eu le même sens pour tout le monde, mais que le concept reste une construction sociale impossible à définir sur un plan universel. Il en résulte que ce qui est fait pour les pauvres n'a souvent rien à faire avec ceux qui le sont.
Car, aucun pauvre ne ressemble à un autre. Et d'abord, pauvre de quoi? En argent, en relations, en intelligence, en vaches, en enfants, en temps, en amour, en santé???
Pendant des millénaires, un substantif répondant à ce que nous qualifions aujourd'hui de pauvre ou de pauvreté avait été absent de tous les vocabulaires du monde. Il avait toujours existé un adjectif pauvre qui s'appliquait à des noms – comme un sol, une santé, une relation qualifiée de pauvre –, un adjectif qui servait souvent à indiquer les aspects relativement peu flatteurs du nom auquel il était attribué. De ce fait, tout individu était pauvre – ou riche – en quelque chose, sans être en entier un pauvre. L'invention des substantifs pauvreet pauvreté est ainsi de date relativement récente. Elle serait apparue à la faveur d'une évolution économique qui s'est dessinée entre le Xe et le VIIIe siècle av. J.-C., ce qui a permis à un petit nombre de propriétaires fonciers cupides de contraindre des exploitants agricoles à leur céder leurs terres et de s'enrichir à leurs dépens.1
Mais même alors, les personnes ainsi désignées avaient, entre elles, beaucoup plus de différence que de points communs. À cela s'ajoute le fait que les innombrables langages du monde semblent avoir été en concurrence pour produire une incroyable variété de mots et de locutions pour désigner ce qu'ils considèrent comme leurs "pauvres" et toutes les conditions et les statuts associés aux multiples perceptions de
Mais alors que cette pluralité de mots servait jadis à mieux comprendre ce dont souffrait chacun des sujets ainsi désignés, l'utilisation d`un terme unique pour nommer tous les pauvres du monde ne laisse plus aucune place à cet exercice. Elle ouvre seulement la voie à des modes d`intervention arbitraires pour décider de leur sort.
Sur un autre registre, il est intéressant de noter que l'antinomie pauvre-riche est également de date récente. En Europe, jusqu'au Moyen Âge, et presque partout jusqu'à des dates bien plus proches, le pauper était plutôt le contraire de potens (puissant). Au IXe siècle, le pauper était considéré comme un homme libre dont la liberté était seulement menacée par ces puissants. Dans bien des pays, on entrait dans l'univers de la pauvreté ou de l'indigence, soit lorsqu'on tombait de la strate sociale à laquelle on avait appartenu, soit lorsqu'on perdait les instruments nécessaires à son travail ou à sa reconnaissance sociale (pour un clerc, la perte de ses livres, pour un noble, la perte de ses chevaux ou de ses armes), soit aussi lorsqu'on était exclu de sa communauté. Pour les populations Tswana de l'Afrique du Sud. les pauvres se distinguaient des puissants par leurs réactions à l'apparition des sauterelles. Les premiers étaient ceux qui se réjouissaient de leur arrivée, dans l'espoir de goûter à la nourriture généreuse qui leur tombait des cieux. Les seconds étaient ceux qui les détestaient parce que les sauterelles mangeaient l'herbe qui faisait vivre leur cheptel 3
Des myriades de pauvres réels au pauvre virtuel du "novlangue"
Toutes les cultures humaines ont donc connu les ambiguïtés propres aux multiples mots qui ont servi à définir leurs pauvres, leurs indigents ou leurs misérables. Une différence fondamentale a cependant séparé ces derniers du "pauvre" que, de nos jours, on cherche à définir sur un plan universel. Les premiers vivaient dans des espaces familiers de dimension relativement réduite. Le second est, par contre, un personnage inventé de toutes pièces par un "novlangue" moderne, un inconnu programmé pour être transplanté de son sol natal vers le "Village planétaire"; une entité abstraite à prétention universelle dont le profil stéréotypé n'a rien de commun avec les pauvres pluriels que ce personnage virtuel tend à phagocyter.
Dans les villages réels où vivaient ces derniers, le nom qui leur était attribué était souvent si précis qu'il permettait souvent à leurs prochains de savoir, ou au moins de deviner ce dont ils souffraient, le cas échéant, ce dont ils auraient pu avoir besoin pour mieux affronter leur destin. Face à un sujet qui s'appelait bi kas (en Persan) ou ki amul nit (en wolof), les prochains autour de lui savaient, par exemple, qu'il était littéralement "sans personne", sans qui que ce soit pour lui parler ou lui tenir compagnie, ce qui les poussait à l'insérer tant bien que mal dans un entourage susceptible de mettre fin à sa solitude. Dès lors que ce "pauvre" traversait les frontières de sa communauté, il devenait un étranger, un personnage ambigu et difficile à reconnaître.
Tout changera de fond en comble lorsque grandira la taille du monde auquel ce pauvre avait appartenu, lorsqu'il ne sera plus qu'un personnage anonyme détenteur d'une carte d'identité ou d'assisté social certifiant que son revenu journalier est au-dessous d'une certaine "ligne de pauvreté" – ligne aujourd'hui établie par
En tout état de cause, à quelque temps ou espace qu'il appartienne, et quels que soient les critères dont on se serve pour qualifier un sujet de pauvre, cette désignation ne peut se faire que sur des bases arbitraires. Dans un espace mondialisé où ce sujet a été, de surcroît, déraciné et dissous dans le magma anonyme de masses atomisées, elle devient encore moins pertinente. À la limite, elle tend à nous renseigner bien plus sur les instances chargées de la désignation que sur les spécificités propres au désigné pauvre. Dans ces conditions, il ressort de toute évidence que la pauvreté est bien une notion trop générale, trop ambiguë, trop relative et trop contextuelle pour qu'il soit même possible de la définir et d'en préciser la nature, sur un plan général et universel. Impossibilité théorique qui se renforce pour une autre raison: les "manques" qui, dans un cas, peuvent servir de base pour établir une certaine définition de la pauvreté ont souvent été perçus par d'autres comme des signes de richesse. L`absence du superflu a par exemple toujours été perçue par les pauvres volontaires ou dits en esprit comme un don de Dieu offert aux plus vertueux pour diminuer leur dépendance aux biens asservissants.
Pauvreté et misère
Aussi, pour amener une conversion qui nous éviterait les confusions nées de la multiplicité des mots et de leurs sens, nous a-t-il paru essentiel, au départ, de replacer les phénomènes dits de pauvreté et de misère dans leur contexte archéologique et historique. En d'autres termes, d'aller au-delà de des mots et de leurs interprétations pour essayer de retrouver leur place – souvent fondamentale – dans la lutte des sociétés humaines contre la nécessité et pour une vie meilleure. Une lutte dont le but n'était d'ailleurs pas circonscrit à la simple survie, mais qui, selon un sage Borana, devait déboucher pour tous les membres d'une communauté sur ce qu'il appelait, dans la langue de ses ancêtres, fidnaa ou gabbina, ou "le rayonnement d'une personne bien nourrie et libérée de tout souci.4
C'est dans cet esprit que nous avons été amenés à régénérer une bien vieille distinction entre la pauvreté et la misère: une distinction attribuée à saint Thomas, pour qui la pauvreté représentait le manque du superflu, alors que la misère signifiait le manque du nécessaire. C'est dans ce sens que, bien plus tard, Proudhon parlera de la pauvreté comme " la condition normale de l'homme en civilisation" 5que Péguy comparera la pauvreté à un réduit, un asile sacré, permettant à celui qui s'y bornait de ne courir aucun risque de tomber dans la misère 6, et que l'historien Michel Mollat, enfin, a conclu que la misère était, jusqu'à la Révolution industrielle, un accident plutôt qu'un phénomène sociologique.
Partant de cette distinction, la pauvreté serait ainsi un mode de vie, une condition essentiellement fondée sur les principes de simplicité, de frugalité et de considération pour ses prochains. Ce serait un mode de vie imprégné des concepts de qana'at (ce mot voulant dire, en persan et en arabe, contentement de ce qu'on a et de ce qui est perçu comme la part de chacun dans l'ordre cosmique), de convivialité et de partage avec d'autres membres de sa communauté. Il représenterait une éthique et une volonté de vivre ensemble, selon des critères culturellement définis de justice, de solidarité et de cohésion sociale, autant de qualités nécessaires à toute forme culturellement conçue pour affronter
La
La misère morale qui déshumanise ainsi ses victimes, ne serait cependant pas le seul fait des indigents. Elle frappe de manière peut-être plus pernicieuse encore les riches et les nantis avides de superflus. Dans ce dernier cas, elle représente l'obsession pathologique du plus avoir et l'insensibilité totale aux autres; elle est aussi à l'origine de cette alliance perverse que l'on voit souvent se former entre les miséreux les plus désespérés et les protagonistes des mouvements extrémistes, fascistes ou fascisants, populistes et fondamentalistes qui déshonorent les pauvres, sous prétexte de les sauver.
Pauvretés et misères dans les sociétés vernaculaires
La distinction fondamentale qui vient d'être proposée entre les conditions de pauvreté et de misère peut maintenant nous mettre en mesure de reconnaître au moins trois grandes familles de pauvretés et deux familles de misères: les pauvretés conviviale, volontaire et modernisée, et les misères vernaculaire et modernisée.
Les pauvretés conviviales
Les pauvretés conviviales correspondent à des modes de vie qui ont particulièrement fleuri dans les sociétés vernaculaires. 8
Observée de l’extérieur, la niche vernaculaire a les apparences d’un monde simple, voire primitif. Elle constitue pourtant un véritable microcosme de signes, de symboles, de comportements, de discours, de langages, de croyances, de mythes, de coutumes et de traditions qui font sens parmi les membres du groupe et qui les relient entre eux. Détenteur de la sagesse, du savoir et du savoir-faire de générations d’ancêtres, ce microcosme est semblable à une cellule vivante qui recèle tous les secrets “génétiques” lui permettant de maintenir et de régénérer en permanence ses mécanismes de défense immunitaire. Aussi, chaque fois que les équilibres humains, sociaux et environnementaux, traditionnellement établis par ce microcosme, se trouvent menacés, les habitusacquis par les pauvres les aident à s'organiser pour exorciser
Il
Pour des raisons similaires, la pauvreté conviviale, comme mode de vie, encourage des pratiques nées et dictées par les mêmes soucis. Par exemple, l'hospitalité, l'encadrement des besoins, le contrôle social de l'envie. Ces pratiques sont toutes inspirées par des considérations de bon sens et les exigences éthiques et sociales liées à leur vie en commun.
Les pauvretés volontaires
Une deuxième catégorie de pauvretés communes aux sociétés vernaculaires a été qualifiée de volontaire, dans ce sens qu'elle représente le choix délibéré d'un mode de vie empreint d'une simplicité radicale, ce choix étant fondé sur la conviction que les voies du plus-être ne sont pas celles du plus-avoir. Pour leurs auteurs, ce choix est en effet perçu comme une quête pour des richesses d'une nature supérieure et une vie débarrassée de toute forme de dépendance matérielle. C'est cette vision qui a amené Socrate à dire que sa pauvreté vestimentaire l'avait aidé à jouir d'une totale liberté et d'une richesse incomparable à celle des plus riches 9
Les misères
Nous en venons enfin à la misère dont nous avons déjà indiqué les différences avec
La modernisation des pauvretés et des misères
Le nouvel ordre de production instauré par la Révolution industrielle a sans conteste représenté une rupture sociale et épistémologique dans la plupart des domaines d'activités humaines. Il a été à l'origine de changements d'un caractère radical dans la perception de ce qui, jusque là, avait été appréhendé comme richesse et pauvreté. En produisant systématiquement des besoins nouveaux, il a porté un coup fatal aux équilibres quasi organiques propres aux sociétés vernaculaires. Tant la définition des besoins et leurs modes de satisfaction que les normes culturellement établies qui avaient toujours servi à distinguer le nécessaire du superflu ont également été changés par
La pauvreté modernisée est ainsi le résultat direct des ruptures causées par l'instauration du nouvel ordre de production, tout autant que par les pressions, les mirages et les attentes liées aux promesses de l'économie. Ces phénomènes ont eu pour effet de confronter les perdants de cet ordre à un nouveau type de raretés induites contre lesquelles rien ne les avait préparés.
La nouveauté radicale de cette condition vient de ce que, pour la première fois dans l'histoire, le système techno-économique qui s'est imposé à la société, soi-disant pour la conduire vers l'abondance, était en même temps structurellement impliqué dans la production de la rareté et des misères modernisées. Si ce second aspect du système reste cependant moins connu, il le doit à sa capacité remarquable de coloniser l'imaginaire de la plupart de ses victimes, à tel point que beaucoup d'entre elles continuent à y voir une réponse à leurs besoins insatisfaits. Grâce à cette capacité, le système a déjà réussi à transformer bon nombre de ses victimes en agents plus ou moins actifs de leur propre déchéance.
La pauvreté modernisée incarne toutes les contradictions de ce système: en particulier, celle qui oppose sa pratique de multiplier les besoins dans un but essentiellement lucratif à son discours fondé sur ses promesses de transformer la rareté en abondance afin d'en faire bénéficier tous ses consommateurs. Ce sont ces aspects du système productif moderne qui en ont fait un Janus à deux faces: une qui présente ce système comme le créateur indiscutable d'une "abondance" sans précédent de biens et de produits; l'autre, bien voilée, qui lui sert à produire des raretés construites et socialement fabriquées, directement issues de sa production démesurée de "biens" et de "services". Cette rareté induite, bien différente de la rareté naturelle, est aujourd'hui la cause principale de la plupart des nouvelles privations dont souffrent les pauvres. À l'aide de sa face porteuse de promesses et grâce à des dispositifs puissants d'aides et de promotions, le système a pu faire croire à bon nombre de ses victimes qu'il leur était désormais également possible d'atteindre le paradis terrestre des jouissances illimitées, jusque là réservé aux seuls riches. En attendant, la grande majorité des pauvres se trouvent exposés à des frustrations qu'Ivan Illich a comparées aux supplices de Tantale. Ils sont placés dans un monde de "plénitude" où tout est apparemment à portée de leurs mains. Mais plus les objets de leurs tentations se multiplient autour d'eux, plus ils se rendent compte qu'ils restent le privilège unique de ceux qui sont à même d'en payer le prix.
L'essence de la pauvreté modernisée réside dans cette nouvelle frustration existentielle, souvent humiliante et corrosive, dans laquelle se trouvent aujourd'hui des populations entières, des populations qui, d'une part, ont été intoxiquées par les besoins que l'on fait miroiter sous leurs yeux, alors que, d'autre part, elles ont été de plus en plus dépossédées des moyens nécessaires à leur satisfaction.
La misère modernisée
La production explosive des besoins induits a alors été à l'origine d'une toute nouvelle forme de misère et d'indigence, que l'on pourrait appeler la misère modernisée. C'est cette misère que les historiens de la Révolution industrielle ont appelé le paupérisme: une condition qui représente la déchéance du pauvre convivial, exposé à la destruction violente de sa niche vernaculaire, et systématiquement attaqué dans ses qualités de pauvre traditionnel. Une variante encore plus tragique de cette misère a ensuite été exportée vers le Monde dit Tiers, là même où au dire de l'anthropologue Lucie Mair "la misère [était] impossible; [car] il n'[était] pas question que quelqu'un, s'il a besoin d'être aidé, ne le soit pas ".11 Dans ces pays, les politiques de recolonisation conduites sous la bannière du "développement ", l'importation massive des "valeurs" et des produits de l'économie dominante, enfin la destruction systématique des économies morales de subsistance, se sont ainsi conjuguées pour transformer la vie sociale en un bouillon de culture particulièrement virulent pour la production en masse des formes encore plus abjectes de misère modernisée. Paradoxalement, ces nouvelles formes de destitution ont aussi eu une grande part dans la naissance des mouvements dits fondamentalistes.
L'aide aux pauvres: imposture et métamorphoses
C'est dans un tel contexte que, dans le monde économicisé, les pouvoirs dominants ont mis au point les différentes formes d'aide ou d'assistance aux pauvres et les campagnes dites d'éradication de la pauvreté, campagnes qui, dans les faits, ont contribué jusqu'ici beaucoup plus à la fragilisation – voire à la destruction, au déracinement– des pauvres qu'à l'éradication de
Le
Un examen archéologique de cette aide montrera qu'elle va passer par au moins trois métamorphoses. La première date de l'invention même du pauvre, lorsque celui-ci fut pour la première fois identifié à l'image sociale qui en avait été faite préalablement. L'institutionnalisation du concept, d'abord, par les Églises de différentes dénominations, ensuite par les instances séculières (l'État en premier lieu) constituera la suite des métamorphoses qui transformeront l`acte compassionnel du Bon Samaritain en une véritable menace pour le prochain en difficulté. Car ces formes institutionnalisées de l'aide conduiront, même sous leurs formes les plus charitables, à créer chez les assistés des dépendances souvent asservissantes.
Un autre aspect de cette corruption de l`aide a été l`interprétation simpliste qui a souvent été donnée au sens du prochain tel que le Christ l'avait entendu. À relire sa parabole, on voit en effet clairement que pour Jésus le prochain n'avait jamais été n'importe qui. C'est le geste compassionnel, le mouvement de coeur qui amène tout spontanément un être humain vers un autre en difficulté qui fait de lui un prochain. L'aide institutionnalisée s'applique aujourd'hui à toutes sortes d'interventions qui n'ont rien à voir avec la relation au prochain, dans la mesure où elles font de la personne prétendûment "aidée", un instrument de pouvoir entre les mains de celui qui est censé "aider". Ce n'est pas sans raison que le gros des dépenses faites sous cette étiquette va principalement à l'aide aux "infrastructures" nécessaires au maintien et au renforcement des dépendances, notamment aux dispositifs de contrôle et de répression des populations ciblées et aux institutions économiques, financières et surtout militaires qui sont loin de pouvoir aider les pauvres dans leur lutte contre
Là
Des éléments de réflexion pour une approche alternative
Si les réponses proposées à ces questions, comme à celles qui les ont précédées, ont souvent été décevantes, c'est que les souffrances, les tribulations et les aspirations des pauvres ont été "diagnostiquées" indépendamment des structures sociales qui les avaient fait naître. Ce dont souffrent les pauvres et ce qu’il leur paraît important et souhaitable pour leur bien a, dans les faits, aussi peu d'importance pour les donataires qu’il en a aux yeux du donneur qui donne l'aumône pour le salut de son âme.
Les politiciens et leurs experts en pauvreté se refusent à mettre en cause les raisons profondes des phénomènes de paupérisation. Ils ne cherchent jamais à voir s'ils peuvent supprimer, le cas échéant, les disparités sociales et les mécanismes de production de
C'est pour éviter de tomber dans les mêmes pièges que, au risque de décevoir les auditeurs, cet exposé ne finira par aucune proposition de "solutions". Ce que, par contre, nous tenterons de faire, en guise de conclusion, sera de partager ici quelques éléments de réflexion, à partir de l'examen archéologique qui vient d'être fait sur les différentes dimensions de cette condition.
La pauvreté n'est pas un "problème"
Il n'y a d'emblée aucune raison pour penser qu'un mode de vie basé sur la simplicité, la frugalité, la mesure et le respect des autres et de la nature, un mode de vie qui a été "la condition normale de l'homme en civilisation", serait en soi un "problème" pour qui que ce soit. Il l'est pourtant devenu, à partir du moment où ce mode de vie – souvent bien plus conforme aux potentialités réelles et au sens de justice d’une société historiquement définie – a été "problématisé" pour justifier un certain discours et des pratiques rendues nécessaires pour le maintien d'une société structurellement paupérisante. C'est ce même type de problématisation qui a permis à la société des non-pauvres de réduire la pauvreté à un simple paquet de manques, à une espèce de déficience quasi congénitale, naturalisée, et finalement, même si ce n'est pas avoué comme tel, à une infériorité de fait. C'est enfin grâce à des problématisations du même genre que l'économicisation graduelle des sociétés humaines a permis à leurs protagonistes de poursuivre leur guerre de près de cinq siècles contre le mode de vie des pauvres et leur économie morale de subsistance.
Le problème des pauvres n'a donc jamais été leur pauvreté, mais la configuration des savoirs, des pouvoirs et des modes d'intervention qui les ont systématiquement dépossédés de leurs propres instruments de lutte contre la misère, les mêmes qui continuent de nos jours à produire la rareté socialement fabriquée et, par voie de conséquence, les misères qui servent à chasser ou à corrompre
Faut-il se passer de l'économie? L'économie moderne proprement dite représente bien une des causes principales de la propagation actuelle de la misère dans le monde. Car, contrairement à l'œkonomia ancienne qui lui donna son nom, cette économie a cessé d'être l'art de subvenir aux besoins de la société qu'elle est appelée à servir. Depuis que l'économie s'est désenchâssée de cette dernière pour lui imposer sa propre logique d'expansion au service du profit, ce qu'elle produit ne sert plus que les couches sociales qui cherchent à la façonner selon leurs propres intérêts.
De ces faits, l'économie de marché mondialisée a créé une situation paradoxale dans laquelle tout semble à la fois possible et bloqué. Possible, parce que le tandem technologie-économie peut sans doute amener sur le marché une panoplie sans précédent de biens et de services et subvenir théoriquement aux besoins primordiaux de toutes les populations. Bloqué, dans la mesure où la machine à produire l'abondance est la même qui fabrique systématiquement
La
Le rôle ambigu des apports extérieurs dans la problématique des manques
Un des aspects paralysants de l'économie productiviste moderne est sa prétention à liquider toutes les carences dont souffriraient les pauvres par un afflux d'apports extérieurs, d'où sa conviction qu'une croissance économique forte et durable serait la réponse ultime pour réduire
Pour prendre un exemple, la pauvreté des agriculteurs du Sud est aujourd’hui attribuée par les experts au fait qu`il leur manque des engrais chimiques, du carburant, des tracteurs et autres machines agricoles et, bien entendu, du capital et des connaissances techniques. Or ni la définition de leurs manques, ni les réponses devant leur être apportées ne correspondent à l’idée qu’en ont les pauvres eux-mêmes. Lorsque ces derniers pressentent une détérioration dans leur état de production, ils s’organisent principalement en fonction d’un objectif concret et multidimensionnel: comment améliorer ou multiplier les moyens les plus pratiques et les moins coûteux pour éviter une mauvaise récolte ou la misère tout court? Pour emprunter un terme économique à la mode aux États-Unis, c’est le use-end – ou l`utilité représentée par l’objectif à atteindre – qui les intéresse et c’est elle qui décidera des moyens les plus appropriés à cette fin. On voit bien que, dans ce contexte, les manques attribués aux pauvres n’ont souvent rien à faire avec ceux qu'ils ressentent eux-mêmes. Dans les traditions de la pauvreté conviviale, ils sont perçus et vécus bien différemment. Dans bien des cas, ils constituent aussi, pour eux, un défi et de nouvelles raisons qui les incitent à plus d’inventivité et de force pour affronter
En cherchant à réduire la question des manques à de simples apports extérieurs – apports qui, d'autre part, ont principalement correspondu à des impératifs de profit, l'économie moderne a surtout exposé ses consommateurs à des besoins qui les rendaient toujours plus dépendants de son propre pouvoir. Dans le cas qui vient d’être donné en exemple, elle leur a imposé, au nom du développement, des capitaux, des technologies et des produits importés qui les ont dépossédés de tous leurs moyens autonomes de défense et rendus structurellement dépendants des forces qu’il leur devenait toujours plus difficile de contrôler ou d`arrêter.
Le pauvre en tant qu'agent principal de son destin
Cette dernière remarque nous ramène à un point capital auquel l'économie productiviste moderne a toujours été indifférente: i.e., la place centrale que les pauvres continuent d'occuper dans leur propre destin. Quelle que soit l'idée que l'on puisse avoir du pauvre ou la définition qui en est donnée, c'est en fin de compte du sujet dit pauvre, de sa trempe de caractère, de sa sagesse et de son intelligence, de ses capacités d'organisation et de résistance face au malheur, tout autant que de la force de son entourage humain, que dépend l'enjeu de sa lutte permanente contre
"Laissez les pauvres tranquilles"
Fort de cette certitude basée sur sa grande connaissance des pauvres, Gandhi avait en son temps exhorté tous les docteurs-ès-pauvreté à "laisser les pauvres tranquilles" – plus précisément à "ne pas peser sur leurs épaules"(get off their back")–. Ainsi, avait-il parfaitement compris que ses amis les pauvres seraient bien mieux servis si seulement on cessait de les acculer à la misère… sous prétexte de les aider.
Laisser les pauvres tranquilles signifiait en même temps pour lui qu'il ne fallait pas lutter contre leur pauvreté mais la leur rendre pour qu’ils retrouvent à nouveau leur capacité autonome de se protéger contre
Le sort des miséreux dans les sociétés économicisées rappelle à bien des égards celui de ces personnages embarqués à bord de vieux bateaux surchargés qui font naufrage et à qui des organisations d'assistance lancent des bouées de sauvetage. C'est ce genre d'opération qui est souvent qualifié d'aide aux pauvres ou de lutte contre
Dans ces conditions, il ne suffit pas seulement de laisser les pauvres tranquilles, mais de réaliser en même temps que la course à la croissance économique n’est pas la réponse à leur problème. Elle est elle-même le problème qu’il faudra enfin oser aborder sans peur ni préjugé.
Quand les victimes participent toutes à leur servitude
S’attaquer résolument à ce problème n’est pourtant guère facile dans les rapports de force et de dépendance qui se développent avec la mondialisation de l’économie. Car le nouvel ordre productif instauré par le tandem économie-technologie nous a déjà embarqués tous tant que nous sommes sur un cours véritablement tragique, dans son sens grec. Comme il a déjà été indiqué, l’économie n'est plus la seule et unique productrice de la rareté socialement fabriquée. Après avoir établi son nouvel empire sur toutes les institutions sociales qui l’avaient créée au départ, elle a aussi réussi à réaliser le rêve antique de tout pouvoir dominant: à savoir transformer la plupart des acteurs sociaux, y compris les victimes soumises le plus à ses abus en agents de ses propres desseins, souvent sans même que les victimes ne s’en rendent compte. Sur tous les sites où les différents acteurs sociaux exercent leurs activités quotidiennes –qu'elles soient d'ordre technologique, social, politique, culturel, éducatif, écologique ou théorique –, ils sont effectivement amenés à participer à la production de
Changer de paradigmes
Face à des impasses aussi sérieuses, serait-il encore imaginable pour les pauvres et leurs amis de redécouvrir leur pauvreté régénératrice dans un mode qui retrouverait aussi les équilibres fondamentaux nécessaires à sa survie? La réponse à cette question est loin d’être facile. Elle continuera cependant à ne pas être la bonne si l’on se refuse comme par le passé à examiner les structures sociétales qui ont conduit à la présente mondialisation de la misère.
Pour tout observateur désintéressé, comme pour la plupart des victimes de cette mondialisation, ces raisons sont pourtant claires. Elles sont liées à l’existence des systèmes de gouvernance et de domination économique qui, indépendamment de leurs discours et de leurs choix politiques, agissent en liaison directe ou indirecte avec les grands intérêts qui contrôlent aujourd’hui une économie de marché mondialisée. La lutte que ces systèmes ont menée sans relâche contre les économies de substance n'a sans doute pas été étrangère à cet état des choses. Là où elle a réussi, elle a aussi déraciné la plupart des producteurs vernaculaires, leur a fait perdre les instruments qu’ils s’étaient si patiemment forgés pour affronter
De nouveaux paradigmes sont ainsi à rechercher qui devraient tenir compte, en premier lieu, de toutes les réalités humaines, culturelles et historiques propres aux expériences millénaires et plurielles des pauvres; plus particulièrement de l'expérience vécue des pauvres, aussi bien dans le passé que dans les nombreux mouvements de résistance qu'ils opposent aux forces du marché un peu partout dans le monde depuis les quatre ou cinq dernières années.
Réinventer les traditions de la pauvreté conviviale et de la simplicité volontaire
Le modèle d’une pauvreté réinventée, basée sur les traditions de vie simple et frugale propres à toutes les cultures du monde, semble en effet inspirer aujourd’hui un nombre croissant d’individus appartenant à toutes les couches sociales. Même dans les sociétés de grande consommation, malgré l’occupation grandissante des espaces de vie vernaculaire par les agents économiques, la simplicité volontaire semble être de nouveau perçue comme une arme efficace pour résister à cet assujettissement. 14
Outre qu’elle transcende les traditionnelles classifications géographiques ou économiques puisqu’elle concerne indifféremment toutes les régions du monde, la recherche de modes de vie libérés de besoins inventés par d'autres semble se distinguer tant par ses qualités d'innovation que par son ampleur.
Plus particulièrement, les jeunes du monde semblent avoir tiré les leçons des deux derniers siècles où leurs aînés avaient placé leurs espoirs dans des grandes révolutions populaires qui promettaient de transformer le monde en quelques décennies. Ils ne croient plus en une humanité abstraite et idéologiquement construite. Le désarroi dans lequel vivent des millions de gens désabusés par les promesses vides de politiciens corrompus ou de prophètes sensibles au pouvoir, semble plutôt avoir régénéré en eux le goût de l'amitié et de rapports plus vivants avec les autres et la nature, le désir de découvrir leur monde intérieur, les surprises de découvrir les différences et les joies de
Une nouvelle épistémè et de nouvelles formes d'action, d'interaction et d'alliance semblent en voie de naître qui réunissent autour d'elles tous les hommes et les femmes qui comprennent et sentent la beauté de vies simples et frugales libérées de l'obsession du plus avoir. La naissance de cette épistémè dans laquelle se retrouvent tous les pauvres du monde présage d'un monde qui pourrait éventuellement leur apporter des réponses plus créatrices à leurs souffrances; d'un monde dans lequel les différents acteurs sociaux pourraient sérieusement penser à réexaminer leurs activités productives dans le but de cesser leur propre participation à la création des raretés; d’un monde où un nombre croissant de personnes mettraient à profit toute action sociale, tout travail ou tout engagement individuel ou collectif pour faire tomber les masques et réfuter les idées reçues; un monde enfin où chacun essaierait de retrouver ses qualités de prochain dans l’exercice de ses activités quotidiennes plutôt que de chercher à sauver une humanité abstraite. Dans un tel monde, le rêve d'un monde exempt de misère, aujourd’hui promulgué par
La recherche de nouveaux modes de penser et d’agir pouvant contribuer à une régénération des traditions de simplicité volontaire est cependant une affaire de très longue haleine. Car elle restera sujette à deux impératifs qui ne peuvent pas être programmés ou planifiés. Le premier touche aux processus de transformation intérieure de chacun et aux rapports personnels qui le lient avec ses amis et son monde le plus proche. Tout acteur social est en mesure de changer ce monde là, au courant même de sa vie, s'il arrive à cultiver en lui les sensibilités nécessaires et cette qualité particulière d'attention et de présence au monde qui peuvent faire de lui un prochain (dans le sens que le Christ l'avait indiqué). De telles qualités peuvent alors faire aussi de lui cette source de dévouement et de lumière pour les autres qui constitue, dans tous les cas, une condition sine qua non de tout changement social durable. Quant au deuxième impératif, il touche à ce monde bien plus large et anonyme qui nous entoure et qui, de par sa nature et sa dimension, obéit à des modes de changement bien plus complexes. Il s'agit là d'un monde sur lequel il nous est individuellement bien plus difficile d'agir et de le transformer selon nos souhaits, car cela requiert des modes d'intervention qui restent souvent bien au-delà de nos possibilités d'action individuelle. Mais, là encore, si nous laissons tomber l'univers des attentes (ou de ce que les Anglais appellent des expectations) pour le remplacer par celui de l'espoir, il nous sera possible de découvrir des éclaircies prometteuses. Car, quels que soient les mécanismes hégémoniques des systèmes de pouvoir dominants, rien ne dit que des formes toutes nouvelles d'interaction, de complicité et de coaction avec d'autres acteurs attentifs aux contradictions et aux fissures de ce monde ne soient en mesure de nous ouvrir des sentiers jamais encore battus. Il suffit par exemple que des populations de plus en plus significatives choisissent d'exercer des activités qui freinent la production des raretés fabriquées et que de nouveaux modes de vie empreints de choix de simplicité prennent une ampleur critique pour qu'implosent les structures de pouvoir qui pèsent aujourd'hui sur les épaules des pauvres. L'histoire est en tout cas là pour montrer qu'aucun régime politique ou économique insensible aux souffrances de ses dominés n'a pu jusqu'ici rester à l'abri de sa chute. La même histoire indique cependant que si, entre temps, ces derniers n'ont pas changé eux-mêmes dans la perception de leurs véritables richesses, les espoirs nés de cette chute risquent bien vite d'être déçus.
Notes
1. Voir notamment A. Gelin, A. Georges, S. Léchasse etc. "Pauvreté chrétienne", in Dictionnaire de spiritualité, fasc. LXXXVI-LXXVII, Paris, Beauchesne, 1983-1984.
2. Encyclopaedia Judaica, "Poverty".
3. John Iliffe, The African Poor: A History, Cambridge, Cambridge University Press, 1987, p.78
4. Voir Gudrun Dahl et Gemetchu Megerssa, "The Spiral of the Ram's Horn: Boran Concepts of Development", in Majid Rahnema with Victoria Bawtree, The Post-Development Reader, Londres, Zed Books, 1997, p. 52.
5. Pierre Joseph Proudhon, La Guerre et la Paix (1861), in Œuvres, sous la dir. de C. Bouglé et H. Moysset, Genève, Slatkine, 1982, vol. 6, p. 346.
6. Charles Péguy, L'Argent, in Œuvres complètes, Paris, NRF, vol. 3, 1927, p. 418-420.
7. Simone Weil, La Pesanteur et la grâce, Paris, Plon, 1947, p. 39.
8. Pour plus de précision, nous entendons par société vernaculaire, toute société dans laquelle les activités sociales et productives de ses membres ainsi que les modes de satisfaction de leurs besoins sont fondés sur des traditions culturelles propres à leur histoire. Vernaculum désignant tout ce qui était élevé, tissé, cultivé, confectionné à la maison, par opposition à ce que l'on se procurait par l'échange, le terme – utilisé pour la première fois par Ivan Illich dans son livre, Le Travail fantôme, Paris, Le Seuil, 1981, p. 67- nous semble plus approprié pour décrire les sociétés préindustrielles, dans la mesure où il permet aussi d'éviter la connotation négative associée aux sociétés à économie de subsistance traditionnelles qui sont souvent assimilées aux sociétés fermées (par opposition aux sociétés dites ouvertes).. Une société vernaculaire, comme la langue du même nom, est aussi faite d'habitudes et de rapports développés localement entre ses membres, plutôt que d'apports venant de l'extérieur.
9. Xénophon, Le Banquet, III, 9, Paris: Gallimard, "Tel", 1992, p. 72.
10. Roman de Renart, cité par Michel Mollat, Les Pauvres au Moyen Âge.
11. L. P. Mair , An African People in the Twentieth Century, 1934, cité par Polanyi, Op.Cit., p. 220.
12. G. Simmel, Les Pauvres, Paris, PUF, p. 45.
13. Voir à ce sujet les études particulièrement démonstratives de Lakshman Yapa, sur le site de
14. À consulter avec profit Duane Elgin, Voluntary Simplicity : Toward a Way that is outwardly Simple, Inwardly Rich, New York, Morrow, 1981 (et sa riche bibliographie), David E. Shin, The Simple Life : Plain Living and High Thinking in American Culture, New York, Oxford University Press, 1985, et Serge Mongeau, La Simplicité volontaire, Montréal, Québec/Amérique, 1985. Voir également Marc Luyckx Guisi, Au-delà de la modernité, du patriarcat et du capitalisme: la société réenchantée, Paris, L’Harmattan, 2001, en particulier les enquêtes réalisées par l’Institut des sciences noétiques de Sausalito rapportées par l’auteur. Selon ces enquêtes, plus de 65% de la population américaine se disent intéressés à la recherche de nouvelles formes de simplicité volontaire.
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