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samedi 31 décembre 2011

Adieu l' ami....

Bien joué, Václav !
APrague, le changement de 1989 ressembla à un conte de fées. Après le président Gustav Husák, que l’on n’aimait pas, vint Václav Havel, le président bien-aimé. Soixante-dix ans auparavant, un autre penseur tchèque, Tomás Masaryk, avait été le fondateur de la République de Tchécoslovaquie libérale et démocratique.
En cette merveilleuse année 1989, ce fut de nouveau un auteur tchèque de réputation mondiale qui, avec ses amis, rétablit la démocratie et renouvela la république. La métaphore du philosophe roi revint à la mode. Sur le pont Charles, des jeunes femmes arboraient sur leur tee-shirt le portrait de cet homme calme et souriant qu’un juste sort tira de la prison pour qu’il aille incarner au Hradschin, au château où siégeait la présidence, la liberté des Tchèques. «Havel au château !» pouvait-on lire partout. Au début de l’automne, même les écrivains de l’opposition ne pouvaient croire que ceci pourrait arriver, après le Nouvel An, c’était la chose la plus naturelle ; et lorsque le Président se rendit en visite à Bratislava, le drapeau l’accompagna pour flotter là où il se trouvait. Il se distinguait parmi les autres chefs d’Etat par la vigueur de sa pensée, on l’invitait partout, les événements auxquels il assistait gagnaient en dignité.
Nous nous sommes rencontrés pour la première fois il y a quarante ans, j’avais remarqué son sourire chaleureux, son humour méditatif, le timbre grave de sa voix. En janvier 1990, je suis allé rendre visite au président Václav Havel en compagnie de ma femme et d’Adam Michnik. Nous l’avons vu à l’œuvre, au travail dans une brasserie du quartier du Château ; nous avons discuté entourés d’artistes gais aux cheveux longs, ses ministres fraîchement nommés. D’humeur canaille, il nous fit remarquer : «Vous voyez ? La chope de bière du Président dépasse les autres de deux doigts !» Sa chope était effectivement plus haute, mais Václav Havel y touchait rarement. On posait des documents devant lui : «Vasek, regarde, c’est une bonne idée, tu pourrais signer.» Il lisait les documents avec attention, y joignait de modestes remarques. Son rôle lui allait bien, il s’en acquittait avec une humilité à la fois souriante et grave. Le tourbillon dans lequel il s’était retrouvé lui donnait un peu le tournis, mais il tenait bon, il était dévoué, digne et n’en pensait pas moins.
Son destin semblait s’inspirer de l’œuvre de ce maître du théâtre de l’absurde, car en effet, n’était-ce pas étrange que peu avant, il fut encore en prison et que parmi ses gardes du corps, il découvrit quelques-uns de ses anciens gardiens ? Lorsque fin décembre 1992 la Slovaquie se scinda de la Tchéquie, ce que Václav Havel regretta, il démissionna de sa fonction de président tchécoslovaque et profita de l’interrègne pour venir à Budapest. Un service de protocole amical nous permit de prendre un petit-déjeuner en tête à tête à la résidence réservée aux hôtes étrangers du gouvernement. J’aurais voulu le convaincre de retourner à la littérature. Il avait accompli tout ce qu’il avait pu dans l’arène publique, le temps était venu pour l’artiste de reprendre le dessus, que la politique reste le domaine des politiciens. L’égoïsme de l’écrivain n’est pas tout, il y a aussi le devoir, dit-il avec un sourire indulgent, beaucoup de gens attendaient de lui qu’il restât président, désormais celui des seuls Tchèques. Le soleil inondait la pièce, à chacun son chemin, je retournai dans mon bureau, il partit présenter ses respects à son homologue hongrois, Arpád Göncz, un autre écrivain devenu président. Il poursuivit une vie tumultueuse et intéressante, il est possible que pendant une minute, mais pas plus longtemps, chacun de nous fût jaloux de l’autre. A mes yeux, il était l’incarnation d’une politique européenne clairvoyante et responsable.
Il nous arriva plus d’une fois de signer une déclaration commune, si Václav Havel pense que c’est bien ainsi, alors ça doit l’être, disait en moi une voix intérieure. Le président de la République tchèque, Václav Havel, était déjà à la retraite, plus maigre aussi, quand je suis allé lui rendre visite avec le maire de Budapest, l’ancien éditeur clandestin, Gábor Demszky. Nous l’avons rencontré dans la vieille maison d’une petite ruelle praguoise, entouré de collaboratrices amicales. Václav Havel était content de voir les vieilles éditions hongroises en samizdat de ses œuvres, fruits de beaucoup de travail courageux et diligent. Il parlait devant soi, la tête baissée, il était tel qu’il l’avait toujours été, souriant, fin, un peu mélancolique. En partant, j’ai remarqué à l’entrée un petit cœur tracé au rouge à lèvres sur la plaque de cuivre portant son nom. «Comme de juste», dis-je en moi-même.
GYÖRGY KONRÁD Ecrivain hongrois, ancien dissident
Traduit du hongrois par Miklós Konrád

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