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mercredi 25 mai 2011

Limiter les rémunérations obsènes...

Limiter les rémunérations obscènes
La nouvelle est tombée la semaine dernière : hors stock-options et autres actions gratuites, le salaire moyen des patrons des PDG du CAC 40 s’est fixé en 2010 à 2,4 millions d’euros : 150 fois le salaire minimum. En hausse de 20% par rapport à 2009, lorsqu’il fallait montrer que les patrons eux aussi souffraient dans leur chair suite à la crise financière et économique. «Profits et bonus obscènes», avait déclaré Barak Obama dans son discours de l’Union en janvier 2010 pour s’offusquer des pratiques de Wall Street. Les rémunérations obscènes sont devenues le vecteur emblématique de la crise idéologique ouverte par la crise de 2008. L’enrichissement extrême permis par la libéralisation financière est devenu la passion dominante de la finance et de la banque bien sûr, mais aussi de la direction des grandes entreprises. On la trouve également dans l’industrie du spectacle, sportif ou non.
Ce monde flamboyant et son principe de disproportion sont alimentés par la recherche d’un statut que seules semblent pouvoir satisfaire des rémunérations toujours plus élevées, et que les «codes de bonne conduite» des commissions du Medef ne sauraient restreindre. Ces rémunérations stupéfient le monde de l’économie ordinaire. Une enquête récente montre que les Français, tout en évaluant à 850 000 misérables euros les revenus des grands patrons (sous estimation de 300% !), proposent de les ramener à environ 320 000 euros. Va-t-on voir se reconstituer une fine couche de très riches, ce 1% de ménages qui percevaient à eux seuls presque 20% de la richesse produite en 1928 ?
Il est temps de mettre en place un revenu maximum d’existence, comme il existe un revenu minimum d’existence. La ruine du lien d’égalité symbolique entre les individus inégaux que magnifient les rémunérations obscènes fait surgir une crainte devant les possibilités de domination arbitraire. Quand on mesure les bonus en années de vie-salaire, minimum ou médian, on peut aussi dire que les détenteurs de ces rémunérations obscènes peuvent commander, pour chaque million d’euros perçus, le travail de plusieurs dizaines de personnes.
Les effets sociaux de l’inégalité produite par les rémunérations obscènes ne s’arrêtent pas là. De même qu’il existe des activités sociales qui détruisent les ressources naturelles (la qualité de l’air, la reproduction de l’environnement, etc.), des activités sociales peuvent détruire les ressources sociales (les sentiments de justice, la confiance, etc.). «Les rémunérations obscènes sont une forme de pollution» dont la diminution améliorerait l’environnement social et politique. Deux épidémiologistes anglais (Richard Wilkinson et Kate Pickett, The Spirit Level. Why Equality is Better for Every One, 2009) en ont apporté une belle démonstration en indiquant que l’inégalité économique était le facteur qui expliquait le mieux la manière dont une vaste gamme de pathologies sociales étaient distribuées dans un ensemble de pays riches ainsi qu’entre les différents Etats américains. L’anxiété chez les adolescents, les pathologies mentales, l’usage des drogues illégales, l’obésité chez les adolescents comme chez les adultes, la maternité chez les adolescentes, les homicides, le nombre de personnes mises en prison croissent avec les inégalités de revenus. A l’inverse, la confiance dans les autres, l’espérance de vie des hommes à la naissance diminuent avec les inégalités. Lorsque les données sont disponibles, comme c’est le cas pour les performances scolaires des enfants ou pour les taux de mortalité, la comparaison entre deux pays très inégalitaires (les Etats-Unis et le Royaume-Uni) montre que la situation est pire dans le plus inégal des deux pays (les Etats-Unis) «y compris pour les plus riches». La pollution sociale atteint même ceux qui sont supposés en profiter !
La solution est politique. L’arme traditionnelle, dont Thomas Piketty a montré l’efficacité, est la politique fiscale : des taux marginaux progressifs limitent l’attrait des très hauts revenus puisqu’une part croissante de ceux-ci va dans les caisses publiques. On peut aussi chercher à réduire l’émission des pollutions sociales comme on a tâché de le faire pour la pollution atmosphérique avec la création de marchés de droits à polluer. Une fois définie une limite politiquement acceptable de très hauts revenus, les entreprises voulant payer leurs dirigeants à des niveaux plus élevés rachèteraient les droits non utilisés par les entreprises plus «vertueuses», c’est-à-dire payant leurs dirigeants en dessous de cette limite. Une autre option serait de réserver la vente de ces droits à une institution dont les revenus ainsi créés abonderaient des fonds destinés à améliorer la vie des plus démunis. Ce serait un second pas essentiel pour lutter contre les effets politiquement et socialement dévastateurs des rémunérations obscènes.
PHILIPPE STEINER Sociologue, Paris IV

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