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lundi 19 mars 2012

Il y 50 ans : Les accords d' Evian signifient la fin de la guerre d' Algérie...


La colonisation de l’Algérie par la France débuta en juin 1830 lorsque la soldatesque française débarqua à Sidi-Ferruch dans la région d’Alger. Après la capitulation du Dey d’Alger le 5 juillet 1830, face à la résistance du peuple algérien, la « pacification » du pays fut obtenue au prix de la systématisation des « razzias » par le général Lamoricière et de la mise en place d’une politique de la « terre brûlée » par le maréchal Bugeaud. La première phase de la conquête, appelée « pacification », se termina en 1857 après le « nettoyage de la Kabylie ». Durant la période allant de 1830 à 1871, la France se lança dans une politique génocidaire émaillée de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité plus horribles les uns que les autres. (Photo : arrivé des délégations à Evian le 17 mars 1962)
Dans la nuit du 6 au 7 avril 1832, la tribu des Ouffia fut exterminée près d’El-Harrach (Maison-Carrée) par le gouvernement du duc de Rovigo. A ce moment, Pellissier de Reynaud affirmait : « Tout ce qui vivait fut voué à la mort ; tout ce qui pouvait être pris fut enlevé, on ne fit aucune distinction d'âge ni de sexe. Cependant l'humanité d'un petit nombre d'officiers sauva quelques femmes et quelques enfants. En revenant de cette funeste expédition, plusieurs de nos cavaliers portaient des têtes au bout de leurs lances et une d'elles servie, dit-on, à un horrible festin. » (1)
- Par la suite, l’assassinat de tribus entières se renouvela à plusieurs reprises. En 1844, le général Cavaignac procéda à l’enfumage de la tribu des Sbéahs pour obtenir leur reddition. Décrivant cette « opération », le général Canrobert écrivait : « On pétarada l'entrée de la grotte et on y accumula des fagots de broussailles. Le soir, le feu fut allumé. Le lendemain quelques Sbéahs se présentèrent à l'entrée de la grotte, demandant l'aman à nos postes avancés. Leurs compagnons, les femmes et les enfants étaient morts. » (2)
- En 1845, dans le Dahra, devant les difficultés à réprimer une insurrection menée par un jeune chef maraboutique surnommé Boumaza, le colonel Pélissier décida d’enfumer les Ouled Riah. Ceux-ci s'étaient retranchés par centaines dans des grottes de montagnes. De grands feux furent allumés et entretenus devant les issues des grottes. Loin d’être un acte isolé, l’« enfumade » des Ouled Riah fut encouragée par le gouverneur général d’Algérie, le maréchal Bugeaud, qui ordonna au colonel Pélissier d’employer cette méthode le 11 juin 1845 : « Si ces gredins se retirent dans leurs cavernes, imitez Cavaignac aux Sbeha. Fumez-les à outrance comme des renards/ » (3)
- Quelques semaines après l’« enfumade » des Ouled Riah, le colonel de Saint-Arnaud fit procéder à l’emmurement d’autres membres de la tribu des Sbéahs : « Alors je fais hermétiquement boucher toutes les issues et je fais un vaste cimetière. La terre couvrira à jamais les cadavres de ces fanatiques. Personne n'est descendu dans les cavernes ; personne... que moi ne sait qu'il y a là-dessous cinq cents brigands qui n'égorgeront plus les Français. Un rapport confidentiel a tout dit au maréchal simplement, sans poésie terrible ni images. » (4)
- Au-delà de ces multiples crimes contre l’humanité, les correspondances et les mémoires des acteurs de la conquête abondent en témoignages qui attestent des velléités génocidaires des conquérants et du caractère systématique de l’entreprise exterminatrice. La chasse à l’homme fut le titre de l’ouvrage du Comte d’Hérisson (5).  Dans ses Lettres, le lieutenant-colonel de Montagnac évoquait clairement son projet exterminateur : « Tous les bons militaires que j’ai l’honneur de commander sont prévenus par moi-même que, s’il leur arrive de m’amener un Arabe vivant, ils reçoivent une volée de coups de plat de sabre. » (6). Face à la résistance algérienne, l’anéantissement et la déportation étaient les solutions proposées par Montagnac : « Voilà, mon brave ami, comment il faut faire la guerre aux Arabes : tuer tous les hommes jusqu’à l’âge de quinze ans, prendre toutes les femmes et les enfants, en charger des bâtiments, les envoyer aux îles Marquises ou ailleurs ; en un mot en finir, anéantir tout ce qui ne rampera pas à nos pieds comme des chiens… » (7).
- Gouverneur général de l’Algérie et à la tête du corps expéditionnaire, Bugeaud justifia toutes les exactions commises par les troupes françaises. En 1842, il affirmait : « Il n’y a pas d’autres moyens d’atteindre et de soumettre ce peuple extraordinaire. » (8). Parlant de la guerre exterminatrice menée en Algérie par l’armée française, le colonel de Saint-Arnaud affirmait : « Voila la guerre d’Afrique ; on se fanatise à son tour et cela dégénère en une guerre d’extermination. » (9). Ces citations des principaux acteurs de la conquête de l’Algérie illustrent les projets génocidaires des autorités coloniales françaises.
- Les militaires français étaient loin d’être les seuls partisans de cette conquête génocidaire de l’Algérie. Médecin à Alger, le docteur Bodichon exprimait les mêmes velléités exterminatrices dans un article publié en 1841 : « Sans violer les lois de la morale, nous pourrons combattre nos ennemis africains par la poudre et le fer joints à la famine, les divisions intestines, la guerre par l’eau-de-vie, la corruption et la désorganisation […] sans verser le sang, nous pourrons, chaque année, les décimer en nous attaquant à leurs moyens d’alimentation. » (10).
- Des intellectuels renommés et respectés, appartenant à des courants de pensée différents voire opposés, s’enthousiasmaient pour la colonisation et allaient jusqu’à justifier « philosophiquement » crimes et massacres. Un penseur « libéral » comme Alexis de Tocqueville écrivait en 1841 : « J'ai souvent entendu en France des hommes que je respecte, mais que je n'approuve pas, trouver mauvais qu'on brûlât les moissons, qu'on vidât les silos et enfin qu'on s'emparât des hommes sans armes, des femmes et des enfants. Ce sont là, suivant moi, des nécessités fâcheuses, mais auxquelles tout peuple qui voudra faire la guerre aux Arabes sera obligé de se soumettre. » L’auteur de De la démocratie en Amérique ajoutait : « Je crois que le droit de la guerre nous autorise à ravager le pays et que nous devons le faire soit en détruisant les moissons à l'époque de la récolte, soit dans tous les temps en faisant de ces incursions rapides qu'on nomme razzias et qui ont pour objet de s'emparer des hommes ou des troupeaux. » (11).
- Défenseur du droit et des humbles, Victor Hugo n’en exprimait pas moins une ferveur coloniale débordante. Dans son journal, Choses vues, Hugo rapportait un débat qu’il avait eu avec le général Bugeaud en janvier 1841. Face au manque d’enthousiasme colonial de Bugeaud, Hugo expliquait : « Je crois que notre nouvelle conquête est chose heureuse et grande. C’est la civilisation qui marche sur la barbarie. C’est un peuple éclairé qui va trouver un peuple dans la nuit. Nous sommes les Grecs du monde, c’est à nous d’illuminer le monde. Notre mission s’accomplit, je ne chante qu’Hosanna. Vous pensez autrement que moi c’est tout simple. Vous parlez en soldat, en homme d’action. Moi je parle en philosophe et en penseur. » (12).
- Un penseur révolutionnaire comme Friedrich Engels se montrait lui aussi favorable à la conquête de l’Algérie par les armées françaises même s’il en critiquait les « excès ». En janvier 1848, il écrivait à propos de la conquête génocidaire de l’Algérie : « C'est très heureux que ce chef arabe [Abd el-Kader] ait été capturé. La lutte des bédouins était sans espoir et bien que la manière brutale avec laquelle les soldats comme Bugeaud ont mené la guerre soit très blâmable, la conquête de l'Algérie est un fait important et heureux pour le progrès de la civilisation […]. Et la conquête de l'Algérie a déjà obligé les beys de Tunis et Tripoli et même l'empereur du Maroc à prendre la route de la civilisation. […] Le bourgeois moderne avec sa civilisation, son industrie, son ordre, ses « lumières » relatives, est préférable au seigneur féodal ou au voleur maraudeur, et à la société barbare à laquelle ils appartiennent. » (13).
- Les positions de ces différents acteurs – militaires français, penseurs libéraux ou révolutionnaires – montrent l’enthousiasme quasi unanime que suscitaient les conquêtes coloniales au sein des opinions publiques européennes en général et de la population française en particulier. Les crimes les plus horribles étaient acceptés, voire soutenus et justifiés, car les colonisés n’étaient pas considérés comme des êtres humains à part entière mais comme une sous-humanité entièrement à part. Au mieux cette sous-humanité devait être « civilisée » pour avoir l’« honneur » d’être hissée, dans un futur improbable, au niveau de l’humanité occidentale. Pour les colonisés, l’inhumanité était érigée en règle par les Européens qui divisaient les Hommes en deux catégories : les occidentaux/humains et les autres/infrahumains.
- Au niveau démographique, la conquête génocidaire menée par les troupes françaises provoqua une importante baisse de la population algérienne. En quelques années, le peuple algérien fut véritablement décimé. Avant la conquête française de 1830, l’Algérie comptait entre 3 et 5 millions d’habitants sur son territoire. La population algérienne a connu un recul démographique quasiment constant durant la période de la conquête jusqu'à son étiage le plus bas en 1872. La période de la conquête de l’Algérie (1830-1871) fut marquée par trois grandes phases démographiques d'évolution de la population algérienne. De 1830 à 1856, la population algérienne tomba d’environ 5 à 3 millions d’habitants à environ 2,3 millions. Par la suite, elle remonta jusqu'à 2,7 millions en 1861 avant de connaître sa chute la plus brutale à 2,1 millions d’habitants en 1872. La population algérienne ne retrouva son niveau d’environ 3 millions d’individus qu’en 1890 (14).
- En se basant sur ces chiffres, nous pouvons établir que l’Algérie a perdu entre 30 et 58% de sa population au cours des quarante-deux premières années (1830-1872) de la colonisation française. Des pertes humaines d’une telle ampleur, volontairement provoquées par une autorité politique responsable, ne peuvent être qualifiées que par le terme de génocide (15).
- Durant la première phase de la conquête de 1830 à 1856, la décroissance démographique de la population algérienne s’explique par l’extrême violence des méthodes utilisées par l'armée française. Les massacres de masse, les « enfumades » et autres procédés génocidaires décimèrent la population algérienne. De plus, la politique de la « terre brûlée », décidée par Bugeaud, eut des effets dévastateurs sur les équilibres socio-économiques et alimentaires de l’Algérie. Elle provoqua des famines et favorisa le développement d’épidémies qui permirent d’accélérer le processus de conquête du pays et de mettre en œuvre une politique d’éradication du peuple algérien.
- Après une période de baisse d’intensité de la violence suite à la fin de la première phase de conquête en 1857, la période 1866-1872 a vu à nouveau la population algérienne fondre sous les coups de la politique coloniale française. De 1866 à 1872 – en raison du développement d'une épidémie de choléra en 1867, de typhus et de variole de 1869 à 1872 et de la famine en 1868, de la répression de l'armée française après la grande révolte de 1871 et d’un tremblement de terre – la population algérienne diminua de plus de 500.000 personnes. La famine de 1868 aurait été responsable de la mort de 300.000 à 500.000 Algériens alors que la répression de la révolte de 1871 aurait causé la mort d’environ 300.000 personnes. Etudiant cette période, Djilali Sarri estime qu’un million d’Algériens seraient morts durant les années 1866-1872. Il parle de véritable « désastre démographique » (16).
(Peinture :  L'attaque de Constantine par les troupes coloniales françaises le 13 novembre 1837)
- En 1880, le déclin démographique de la population algérienne était tel que, dans une étude intitulée La démographie figurée de l’Algérie (17), le docteur René Ricoux, chef des travaux de la statistique démographique et médicale au bureau de statistique du gouvernement général de l'Algérie, prévoyait la disparition des Algériens. Selon lui, les Berbères et les Arabes, « races inférieures » et surtout « races dégénérées », devaient tendre « à disparaître d’une façon régulière et rapide » (18).
- Etudiant l’évolution démographique de la population algérienne depuis l’invasion française de 1830, le docteur Ricoux expliquait : « A notre arrivée, en 1830, la population indigène était évaluée à trois millions d’habitants. Les deux derniers recensements officiels, à peu près réguliers, donnent en 1866 : 2.652.072 habitants, et en 1872 : 2.125.051 ; le déchet en 42 ans a été de 874.949 habitants, soit une moyenne de 20.000 décès par an. Durant la période 1866-72, avec le typhus, la famine, l’insurrection, la diminution a été bien plus effrayante encore : en six ans il y a eu disparition de 527.021 indigènes ; c’est une moyenne non de 20.000 décès annuel mais de 87.000 ! » (19). Au regard de ces chiffres, le docteur Ricoux affirmait qu’ « un déchet aussi considérable (nous pouvons ajouter qu’il se reproduit régulièrement chaque année) suffit à démontrer […] que les indigènes […] sont menacés d’une disparition inévitable, prochaine. » (20).
- Les prédictions apocalyptiques du docteur Ricoux ne se réalisèrent pas mais elles exprimaient clairement le « désastre démographique » frappant la population algérienne depuis le début de la conquête française en 1830. Même de farouches partisans de la domination française, comme le docteur Ricoux, reconnaissaient les conséquences dramatiques de la colonisation pour le peuple algérien qui était voué à disparaitre, à l’instar des Amérindiens ou des premiers habitants de la Tasmanie.
- L’oppression du peuple algérien ne cessa pas après la période de la conquête (1830-1871). Elle se perpétua sous d’autres formes notamment par une politique de destruction de l’identité culturelle et civilisationnelle du peuple algérien. A la suite de la conquête génocidaire, la France mit en place une politique ethnocidaire visant à faire disparaître l’ensemble des caractères sociaux et culturels du peuple algérien en s’attaquant prioritairement à l’islam et à la langue arabe qui fut déclarée langue étrangère dans son propre pays. Les structures d’enseignement prévalant avant la colonisation, les mosquées et autres lieux de culte musulmans furent largement détruits.
- Les massacres de masse reprirent au lendemain de la guerre 1939-1945 afin de lutter contre le mouvement national algérien qui voulait libérer l’Algérie du joug colonial français. Les massacres de mai 1945 dans le nord-constantinois firent plusieurs milliers de victimes. Après le déclenchement de la Révolution algérienne, en novembre 1954, les massacres de masse perpétrés par les troupes françaises prirent une nouvelle ampleur. Massacres, viols collectifs, tortures systématiques ou internement de populations civiles dans des camps de « regroupement », la répression française fut, durant près de huit ans (1954-1962), une suite de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité. Dans sa lettre de démission adressée à Robert Lacoste, ministre résident en Algérie, le secrétaire général de la police d’Alger, l’ancien résistant Paul Teitgen, qui avait été torturé par la Gestapo, n’hésita pas à comparer l’action des militaires français à celle de la police secrète du Troisième Reich (21).
- Au total, cent trente deux ans de colonisation française en Algérie (1830-1862) aurait fait, selon l’historien Mostafa Lacheraf, environ 6 millions de morts algériens (22).
- Loin de s’interroger sur son histoire coloniale, la France officielle reste dans une attitude négationniste quant à son passé génocidaire en Algérie. Pour elle, la colonisation de l’Algérie est toujours vue sous un angle favorable malgré les travaux faisant état des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité ayant été perpétrés durant cent trente deux années d’occupation française de la terre algérienne.
- La loi du 23 février 2005 portant « reconnaissance de la Nation et contribution nationale en faveur des Français rapatriés » est venue graver dans le marbre cette vision révisionniste de l’histoire de la colonisation française. Présenté par l’UMP, le projet de loi originel avait été discuté à l'Assemblée nationale le 11 juin 2004 sans qu’il n’y ait d’opposition particulière de la gauche parlementaire. Lors de la discussion du texte de loi au Sénat, le 16 décembre 2004, aucune objection ne fut soulevée et le groupe socialiste vota en faveur du texte main dans la main avec la droite. Finalement, le texte fut définitivement adopté le 10 février 2005 et la loi fut promulguée le 23 février 2005. 
- L’article 4 alinéa 2 de cette loi prévoyait que les « programmes scolaires reconnaissent en particulier le rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord et accordent à l’histoire et aux sacrifices des combattants de l’armée française issus de ces territoires la place éminente à laquelle ils ont droit. » Cependant, après de multiples protestations, le Conseil constitutionnel a constaté le caractère règlementaire de l’alinéa 2 de l'article 4 afin de permettre sa suppression par simple décret.
- La suppression de l’article 4 alinéa 2 a permis de passer sous silence les autres articles de la loi du 23 février 2005 qui s’inscrivent tout autant dans une perspective révisionniste. Par exemple, l’article 1 stipule que « la Nation exprime sa reconnaissance aux femmes et aux hommes qui ont participé à l'œuvre accomplie par la France dans les anciens départements français d'Algérie, au Maroc, en Tunisie et en Indochine ainsi que dans les territoires placés antérieurement sous la souveraineté française. »

De quelle « œuvre » cette loi parle-t-elle ? Des « enfumades », des viols collectifs, des tortures et autres massacres de masse ? De quels crimes de guerre et de quels crimes contre l’humanité la loi du 23 février 2005 fait-elle l’apologie ? De l’ethnocide visant à détruire la culture arabo-musulmane en Algérie ? Qui sont ces femmes et ces hommes à qui la nation française exprime « sa reconnaissance » pour « l'œuvre accomplie » ? Bugeaud, Saint-Arnaud, Montagnac, d’Hérisson ou Cavaignac ? Bodichon, Tocqueville ou Lavigerie ? Naegelen, Soustelle, Lacoste, Massu, Salan ou Bigeard ? Tous ces hommes n’ont fait que planifier, commanditer, justifier et mettre en œuvre des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité qui seraient reconnus comme tels si la France officielle reconnaissait les Algériens comme des êtres humains à part entière.

En effet, si les crimes d’Hitler sont pleinement reconnus comme tels par la France officielle, c’est avant tout parce que ses victimes sont considérées comme appartenant de plein droit à l’humanité. A l’instar de l’ensemble des peuples non-occidentaux, les Algériens n’ont pas ce privilège. Comme durant la période coloniale, la France officielle continue à traiter les Algériens et l’ensemble des non-occidentaux comme des sous-hommes. Le négationnisme de la France officielle quant à son histoire coloniale nous rappelle ce qu’Aimé Césaire dénonçait déjà au lendemain de la guerre 1939-1945 dans Discours sur le colonialisme. Selon lui, les Occidentaux ne reprochent pas à Hitler « le crime en soi, le crime contre l’homme, » « l’humiliation de l’homme en soi, » mais « le crime contre l’homme blanc », c’est-à-dire « d’avoir appliqué à l’Europe des procédés colonialistes dont ne relevaient jusqu’ici que les Arabes d’Algérie, les coolies de l’Inde et les nègres d’Afrique. » (23).
Dans une France postcoloniale structurée par le racisme, seuls les crimes de masse contre l’homme blanc peuvent être pleinement reconnus comme des crimes contre l’humanité puisque les attributs de l’humanité ne sont pas entièrement reconnus aux non-occidentaux.
Youssef Girard Mardi 27 Décembre 2011
Notes de lecture :
(1) Julien Charles-André, Histoire de l'Algérie contemporaine. La conquête et les débuts de la colonisation (1827-1871), Paris, P.U.F, 2 édition, 1979, page 92. Cf. Sellam Sadek, « Conquête de l’Algérie : crimes de guerre et crimes contre l’humanité », in. Parler des camps, penser les génocides, Paris, Albin Michel, 1999
(2) Ibid., page 320
(3) Nouschi André, Prenant André, Lacoste Yves, Algérie, passé et présent, Paris, Ed. Sociales, 1960, page 305
(4) Julien Charles-André, Histoire de l'Algérie contemporaine. La conquête et les débuts de la colonisation (1827-1871), op. cit., page 321
(5) Comte d’Hérisson, La chasse à l’homme, Paris, Ed. Paul Ollendorf, 1866
(6) Colonel de Montagnac, Lettres d’un soldat, Paris, 1885
(7) Ibid.
(8) Maréchal Bugeaud, « A propos de la destruction des villages et des récoltes opérées chez les Béni Menaçer » (Lettre au Maréchal Soult, avril 1842)
(9) Saint-Arnaud, « Lettre du 28 mars 1843 », in Lettres du Maréchal Saint-Arnaud, Cf. Le Cour Grandmaison Olivier, Coloniser exterminer, Sur la guerre et l’Etat colonial, Paris Ed. Fayard, 2005, page 190
(10) Cf. Kateb Kamel, Européens, « indigènes » et juifs en Algérie (1830-1962), Paris, Ined/PUF, 2001, page 40
(11) de Tocqueville Alexis, « Travail sur l'Algérie », 1841. in Œuvres complètes, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1991, pages 704 et 705
(12) Hugo Victor, Choses vues, Paris, Ed. Gallimard, Folio Classique, 1972, page 168
(13) Engels Friedrich, Northern Star, 22 janvier 1848.
(14) Cf. Kateb Kamel, Européens, « indigènes » et juifs en Algérie (1830-1962), op. cit.
(15) Même s’il ne s’agit pas de comparer les crimes de masse entre eux, durant la guerre 1939-1945 les nazis exterminèrent environ 46% de la population juive européenne (environ 5,1 millions sur une population de 11 millions) et 33% de la population tzigane (environ 250.000 sur une population de 750.000).
(16) Kateb Kamel, Européens, « indigènes » et juifs en Algérie (1830-1962), op. cit., page 30
(17) Ricoux René, La démographie figurée de l’Algérie, Paris, Ed. Masson, 1880
(18) Ibid., page 260
(19) Ibid.
(20) Ibid., page 261
(21) Cf. Teitgen Paul, « Lettre de démission à Pierre Lacoste ministre résident en Algérie », 24 mars 1957. Publiée dans le journal Le Monde le 1ier octobre 1960.
(22) Cf. Lacheraf Mostefa, L’Algérie : Nation et Société, Alger, Ed. Casabah, 2004
(23) Césaire Aimé, Discours sur le colonialisme, Paris, Présence Africaine, 2004, page 14


dimanche 6 novembre 2011

Décolonisons les imaginaires...

DÉCOLONISONS LES IMAGINAIRES : UN COLLOQUE SUR LES ENJEUX DES CARRÉS MUSULMANS EN France
Pourquoi et comment est né ce colloque annuel au titre ambitieux "Décolonisons les imaginaires" ?
Yamina Benguigui : La délégation aux Droits de l'Homme et à la lutte contre les discriminations a été créée par le maire de Paris, Bertrand Delanoë, en 2008. Il a osé le faire et cela symbolise sa modernité. C'est une délégation à part entière dédiée à ces questions.
Notre travail lutte à la fois contre les formes de discriminations frontales mais aussi contre celles qui sont plus pernicieuses et demeurent invisibles. C'est le fameux 
plafond de verre dont j'ai fait un film. (1)
Ce colloque s'intitule 
Décolonisons les imaginaires car il entend participer à la déconstruction de schémas coloniaux qui continuent de fonctionner tacitement dans notre société.
Longtemps les responsables politiques ont pensé que les immigrés originaires des anciennes colonies françaises étaient en transit. Il n'y a donc pas eu de véritable volonté politique de les intégrer. Aujourd'hui, on ne peut que constater l'enracinement d'une population. Il faut donc travailler sur cette signification, cette mémoire et analyser pourquoi, malgré ce que postule l'article 1 de la Constitution française, cette population est victime de discriminations.
Le colloque a cette ambition à la fois philosophique et sociétale. Nous parlons de Paris mais nous avons envie que cette réflexion touche également d'autres grandes villes telles Bordeaux ou Strasbourg.
Cette année, le colloque s'organise autour d'une question fondamentale : "Quand la terre des morts enracine les vivants. Enjeux des carrés musulmans pour la France." Pourquoi ce thème ?
La dernière image de mon film 
Mémoire d'immigrés en 1996 renvoie déjà à cette question. La France métropolitaine comptait alors soixante carrés et un seul cimetière musulmans ! Or, des millions de Français de culture musulmane sont d'ici aujourd'hui et de nulle part ailleurs. Il existe bien trop peu de carrés pour qu'ils puissent être inhumés en France. Comment peut-on parler d'intégration si les morts ne peuvent être enterrés sur cette terre, s'il faut les renvoyer ailleurs ? On ne peut se poser sereinement dans un pays que lorsqu'on sait que, le moment venu, on pourra y reposer. L'enracinement physique conditionne l'enracinement intellectuel et symbolique.
Tandis que la question de la pratique religieuse dans l'espace public est abondamment traitée, voire instrumentalisée, le sujet des carrés musulmans est peu abordé dans les médias et le débat public. Pourquoi ce décalage selon vous ?
L'insuffisance du nombre de carrés musulmans est un problème françaisque peu de responsables politiques ont le courage d'affronter. Le gouvernement de Nicolas Sarkozy préfère se focaliser sur la question des lieux de culte. Car aménager les cimetières pour créer de nouveaux carrés suppose de donner quelques coups de canif à notre laïcité. Pour que la situation évolue, l'engagement des maires, sous l'autorité desquels sont placés les cimetières, est essentiel.
Comment cette insuffisance de carrés et de cimetières est-elle vécue par les communautés musulmanes ?
Elle touche des milliers de familles qui sont pour certaines françaises depuis plusieurs générations. C'est terrible de devoir renvoyer un proche décédé - père, mère, enfant… - dans un pays où parfois l'on ne retourne plus. Pour beaucoup d'entre elles, c'est un drame, une déchirure. Même si elles ne pratiquent pas, il faut que ces familles aient le choix de pouvoir enterrer leurs défunts en France ou dans le pays d'origine. Or aujourd'hui, ce choix n'existe pas.
Depuis Paris, je veux donc poser à la France entière cette question de l'enracinement et de la non-discrimination dans la mort. Là où il existe des cimetières, on se doit d'aborder la question de créer des carrés musulmans. Il faut que les mentalités évoluent sur ce sujet. C'est indispensable.
En tant que maire adjointe, avez-vous pu contribuer à créer de nouveaux carrés à Paris ?
J'ai rencontré Bertrand Delanoë autour de cette question il y a dix ans. Il en a tout de suite saisi les enjeux et m'a soutenu dans cet engagement. La situation a peu changé depuis car de nombreux problèmes se posent. Mais le colloque va permettre de relancer ce grand débat. L'Association des maires de l'Ile-de-France (AMIF) en est partenaire. Nos travaux vont donc être diffusés auprès des élus locaux franciliens et au-delà des frontières de la région. Car la question d'un modèle se pose.
Comment pourra-t-on suivre le déroulement et les suites éventuelles de ce colloque ?
Les actes du colloque seront mis en ligne sur le site de la mairie de Paris : paris.fr. (2) Nous allons proposer aux maires de se saisir de cette question pour continuer à la porter après le colloque. Car, à travers la création des carrés, l'enjeu de l'enracinement est fondamental. Si les musulmans peuvent enterrer dignement leurs morts sur le sol français, cela représentera une évolution capitale pour eux comme pour les non musulmans. On n'imagine pas à quel point on peut se poser sereinement sur une terre lorsqu'on peut y enterrer les siens
Ayoko Mensah 
decolonisons@paris.fr
1. Le Plafond de verre, film documentaire de Yamina Benguigui, 2006.
2. Un compte-rendu du colloque sera publié dans le numéro 24 d'Afriscope(janvier-février 2012) et sur le site africultures.com

samedi 2 avril 2011

L' Etat dérape : Stigmatisation de l' autre....

Islam, laïcité : débat utile ou stigmatisant ?
Eh bien, le "musulman"... il t'emmerde !
Les dernières déclarations de Nicolas Sarkozy, assimilant l'échec du multiculturalisme à l'échec de l'immigration et de l'islam en France, ont ravivé toutes les flammes de l'islamophobie. Je me rappelle ces sommations permanentes, ces agressions verbales, quotidiennes, "on n'est pas polygame, on ne pratique pas l'excision sur ses filles, on n'égorge pas les moutons dans son appartement et on respecte les règles de la République" prononcées pendant la présidentielle, lors d'une émission à grande écoute, pour marquer les musulmans au fer rouge.
Ils y étaient présentés comme insatiables sexuellement, barbares en puissance, allant jusqu'à assouvir par le sang leurs besoins de violence et, de surcroît, hermétiques à toute règle républicaine. Je me souviens de ce "on", condescendant, méprisant, à l'encontre d'une partie de la population française. Il y avait là plus qu'un bruit, plus qu'une odeur. Il y avait là toute la quintessence de l'islamophobie. Il y avait là de la haine ! Ce n'est pas Marine Le Pen qui instrumentalisa le faux grand débat sur l'identité nationale, mais Eric Besson, transfuge du PS. Un simulacre de débat, qui tourna très vite à la mise en accusation des musulmans. Je me souviens d'un certain Eric Zemmour, récemment condamné pour incitation à la discrimination raciale.
Mais à la course à l'incrimination calomnieuse, toutes les écuries politiques y ont contribué avec un certain paternalisme pour les uns et une vive répugnance pour les autres. L'islam devenait ainsi le réceptacle de tous les maux de la société française. Au malheur d'être arabe, d'être noir, d'être pauvre, d'être déclassé socialement, discriminé quotidiennement en France, s'ajoutait l'appartenance à l'islam.
L'instrumentalisation politique de l'islam ne venait pas exclusivement des groupuscules extrémistes tels que le Bloc identitaire, mais elle était orchestrée par notre classe politique "républicaine", d'André Gérin (PCF) à Nadine Morano et André Valentin (UMP), en passant par Jean-François Copé (nouveau patron du parti présidentiel), sans oublier Fadela Amara (ancienne secrétaire d'Etat), dite de gauche, et Claude Guéant (nouveau ministre en croisade de l'intérieur), voulant, au nom de l'islamophobie, se refaire une santé politique. Et ce n'est pas le sondage réalisé en décembre 2010 par l'IFOP, où 42 % des Français considèrent la présence de la communauté musulmane comme une menace et 68 % estiment que les musulmans ne sont pas bien intégrés dans la société, qui est des plus éloquents et des plus équivoques, qui nous démontrera le contraire.
Eloquent, car la question posée suscite bien des interrogations. Pourquoi ces populations dites musulmanes sont-elles toujours soumises à la question de l'intégration ? La raison est très simple : c'est qu'elle occulte la question de l'égalité des droits.
L'intégration est ce beau concept qui emprisonne à vie ceux qui le rencontrent sur leur chemin, qui scinde la nation en deux, les légitimes et les illégitimes au regard de la société, les intégrés et les non-intégrables. Alors, que dire de cette prétendue menace que ces populations font peser sur la nation ? Menace des plus sournoises pour les plus nostalgiques d'une France aux racines judéo-chrétiennes, et menace des plus dévastatrices pour les défenseurs d'une nation gauloise. Menace qui répond enfin à une angoisse collective, transformant le musulman en bouc émissaire, expiatoire du mal-être français.
Il est des sondages qui ne dévoilent pas les choses mais qui attisent la haine. Lorsque les questions sont mal posées, les réponses deviennent alors empoisonnées. Devant cette haine sans borne qui aura pour ultime conséquence le morcellement de la nation française, j'appelle toutes les âmes de bonne volonté à résister face à cette chasse ouverte contre l'islam et les musulmans, à pointer l'irresponsabilité de certaines politiques qui ont échoué, notamment dans nos banlieues françaises. Faut-il islamiser la question sociale pour se dédouaner politiquement ? Est-ce vraiment les musulmans qui ont tourné le dos à la République ?
Lorsque ces quartiers souffrent d'un chômage endémique, dépassant parfois les 45 %, lorsque la jeunesse de ces quartiers est totalement écartée de toute réussite sociale, lorsque les plus diplômés sont réduits à être maître-chien, caissière ou veilleur de nuit... De qui se moque-t-on ? Qui a tourné le dos à qui ? Et à qui profite le crime ?
Vous gagnerez probablement des voix, vous construirez certainement à bons frais vos carrières, mais vous détruirez la France et ses valeurs. Au nom de nos principes qui condamnent la haine, nous nous battrons par toutes les voies légales pour lutter contre le racisme d'Etat, l'islamophobie de certains partis politiques et les déclarations haineuses, et contre les débats stériles et perpétuels sur l'islam qui nourrissent l'extrême droite française.
Oui ! Je suis élu de la République, socialiste, marseillais, supporteur de l'OM, Français d'origine africaine, de filiation comorienne, de confession musulmane, et je ne renoncerai à rien pour vous plaire. Je ne céderai ni aux appels des racistes notoires ni aux déclarations nauséabondes de ceux qui n'ont plus rien de républicain. Je lutterai pour qu'enfin l'islam puisse reprendre toute sa place dans la République laïque, respectueuse de la liberté de conscience.
Je me battrai de toutes mes forces pour que les citoyens français de confession musulmane puissent bénéficier du respect et de la considération que la loi française garantit à tout citoyen. Je me battrai pour que la deuxième religion de France puisse bénéficier de lieux décents comme toute autre religion de l'Hexagone.
Nous devons dorénavant savoir que, sur la longue liste des discriminations, la suspicion d'appartenance à l'islam est devenue la nouvelle arme de destruction massive des prêcheurs de haine. Eh bien, à bon entendeur salut, car le "musulman" que je suis, il t'emmerde !
Nassurdine Haidari, adjoint au maire PS du 1er secteur de Marseille.
(Envoyé par Pierre Gentilhomme, pgentiho@free.fr)