Une violence considérable et ses effets
Même
si elle ne semble pas spécifique au service militaire turc et qu’on la
retrouve dans toutes les armées, la violence incessante, arbitraire et
brutale qui est exercée contre les jeunes recrues, tout particulièrement
pendant la première période — celle des classes — constitue l’un des
thèmes les plus saillants des témoignages.
Dès l’entrée dans la
caserne, commence la description parfois difficilement soutenable de la
violence exercée par ce qui apparaît comme une institution totale —
rappelant les prisons, les hôpitaux psychiatriques, voire même les camps
de concentration. Tous les éléments de la déshumanisation se déploient
l’un après l’autre :
Tonte systématique de jeunes recrues, mise à
nu pour l’examen “médical”, traitement anonyme et pluie d’injures. Les
uniformes grotesques, de taille inadaptée, l’entassement dans des lieux
inconnus, l’obligation d’user d’un langage hiérarchique et
dépersonnalisant, organisent l’humiliation et le dépouillement de
l’individualité, provoquant un sentiment d’aliénation poignant chez la
plupart des recrues. Ces premiers mois de classes sont faits d’appels
interminables dans l’aube glacée, d’humiliations incessantes et de
violence physique permanente. Beaucoup évoquent cette période avec
horreur, soulignant que la principale tactique possible pour la
supporter consistait, ils s’en sont vite rendu compte, à “devenir
intelligent”, c’est-à-dire accepter de courber l’échine et de ramper.
Non
seulement les récits rapportés sont choquants, mais Pınar Selek
souligne les effets traumatiques à moyen terme de ces violences, qui
induiraient un certain nombre de comportements durables. Pour qui
s’intéresse aux effets psychodynamiques de la torture — comme j’ai eu
l’occasion de le faire
[2]—
il est particulièrement significatif de retrouver chez les recrues le
syndrome “d’impuissance apprise”, qui converge avec l’idée de “devenir
intelligent” et consiste à ne pas réagir devant l’insupportable, à se
laisser faire quand l’on n’a manifestement pas le rapport de force.
Cependant, les recherches en psychologie sociale montrent bien que la violence n’a rien d’une “pulsion” pré ou a-sociale :
elle n’existe que grâce à un contexte matériel et idéel (des mécanismes
de justification et de légitimation) qui lui donne sa forme et son sens
[3].
En ce sens, il est intéressant d’analyser la rationalisation par les
soldats des violences subies, sur laquelle Pınar Selek revient plusieurs
fois. Comme on l’a vu, un des mécanismes de légitimation consiste pour
les jeunes recrues à penser que la violence des gradés exprime un
“amour” paternel, qu’elle est justifiée par un principe supérieur,
“maintenir l’ordre” et défendre la Patrie. Le caractère “inévitable” de
la relation où s’exercent les violences et la légitimité sociale des
personnes maltraitantes joue également un grand rôle dans l’organisation
de la violence du service militaire, dans son acceptation et dans ses
effets.
Ne pas se laisser aveugler par les larmes des hommes
Le
constat de l’importance considérable de la violence peut conduire à
deux séries d’interprétations. La première consiste à compatir avec les
malheureux
Mehmetçik ainsi maltraités, violentés et meurtris.
Cependant, ce regard empathique envers des jeunes hommes malmenés, voire
brisés par une structure totalitaire, peut conduire à plaindre les
soldats en mettant en avant leur humanité mais en oubliant tout
contexte. Par exemple, on souligne que des hommes pleurent et on en
déduit que ces larmes signifient qu’ils souffrent
même si c’est parce qu’ils viennent de brutaliser une jeune recrue.
De l’empathie choquée à l’idée que les hommes sont victimes, puis du
victimisme à l’indulgence, le glissement est facile. En considérant les
ex-soldats comme traumatisés, victimes d’un effet retard des sévices
endurés qui les conduirait malgré eux à reproduire la violence, on peut
en arriver à comprendre, voire à justifier, les violences que certains
exercent ensuite envers leurs subordonnés dans l’armée, puis
éventuellement comme époux, pères ou “hommes” dans la vie civile. L’idée
de la violence traumatisante
les dédouanerait au moins partiellement de leur responsabilité.
Or, cette lecture est précisément celle des groupes masculinistes
[4],
groupuscules ultra-conservateurs qui ont développé des lectures
victimisantes d’abord des violences, puis plus généralement de
l’ensemble des contraintes que la socialisation masculine impose aux
hommes,
sans les relier à l’acquisition d’un statut dominant.
Dans leur interprétation, la violence, l’homosocialité et le déploiement
de certaines pratiques homosexuelles occupent une place particulière.
S’appuyant notamment sur le travail déjà mentionné de Maurice Godelier,
La production des Grands hommes [5],
certains insinuent que la socialisation masculine dans les sociétés
occidentales ressemble à l’initiation des hommes Baruya — où les aînés
imposent aux plus jeunes une brusque séparation du monde des femmes, une
violence soudaine, brutale et terrifiante, l’apprentissage de la
douleur et l’ingestion de sperme répétée, dans l’entre-soi de la Maison
des hommes. Selon eux, la virilité serait produite par la violence
exercée par les hommes plus âgés sur les plus jeunes et la manipulation
homophobe de l’homosocialité. Ils placent l’accent sur la souffrance des
jeunes hommes et évacuent entièrement la question des femmes
elles-mêmes. Or Godelier, bien au contraire, souligne surtout la
violence que les hommes Baruya exercent collectivement contre les femmes
— l’objet de son livre étant justement d’analyser les ressorts de la
domination collective des hommes sur les femmes, la “production sociale”
de cette domination. En réalité, ce que Godelier met en lumière,
c’est la double construction des hommes comme classe sociale, et comme classe dominante.
En
plein développement aujourd’hui, les travaux sur la masculinité sont
sans cesse menacés de glisser —involontairement ou délibérément — vers
des lectures masculinistes qui individualisent et déresponsabilisent les
hommes, voire les posent en victimes, effectuant des symétrisations
hâtives entre femmes, hommes, homosexuels et trans (en invisibilisant
complètement les lesbiennes). Pourtant, ces groupes sont très clairement
hiérarchisés dans la société réelle et définis les uns par rapport aux
autres dans des rapports d’oppression. En misant le livre de Pınar
Selek, il faut nous garder de cet écueil. Certes, les dominant-e-s
souffrent aussi. On ne naît pas homme, et pour le devenir il faut payer
son écot — mais c’est une souffrance qui “vaut la peine”. Comme nous
allons le voir, la violence infligée aux (futurs) dominant-e-s par
d’autres dominant-e-s n’a qu’une ressemblance superficielle avec celle
infligée par les dominant-e-s aux dominé-e-s.
Une violence contrôlée et pédagogique
La
lecture attentive des récits montre qu’en réalité, le déferlement
apparemment arbitraire de brutalité est tout ce qu’il y a de plus
organisé — des règlements précis lui imposent d’ailleurs certaines
limites. Savamment contrôlé, il évoque un processus de conditionnement
qu’on peut rapprocher, par exemple, de l’entraînement méthodique des
Kaïbiles, les soldats contre-révolutionnaires “d’élite” des années 80 au
Guatemala. Basée sur une première phase d’humiliation et de violence
suivie d’une promesse d’impunité totale, cette formation synthétisant
les connaissances de l’OAS, des dictatures du Cône Sud et de l’armée
états-unienne
[6]
transformait des hommes “normaux”, souvent Indiens et paysans, en
terrifiants assassins capables, à froid, d’arracher avec leurs dents la
tête d’un coq vivant, pour traumatiser la population civile.
Le travail passionnant de l’activiste-artiste états-unienne Coco Fusco
[7]
converge avec cette perspective d’analyse. Profondément choquée par la
“révélation” de la torture exercée par des femmes à Abu Graïb, Coco
Fusco a voulu comprendre comment des personnes lambda devenaient des
tortionnaires accompli-e-s. Pour approcher de vrai-e-s
profesionnel-le-s, elle s’est intéressée au business en pleine expansion
développé par d’anciens militaires et policiers revenus d’Afghanistan
ou d’Irak, qui consiste à proposer des formations de résistance à la
torture aux travailleur-e-s expatrié-e-s des ONGs et entreprises
envoyé-e-s dans des pays “dangereux”. Or, tous les spécialistes le
savent, pour comprendre pleinement les logiques de la torture, rien de
tel que d’expérimenter les deux côtés de la violence.
Précisément,
les récits rapportés par Pınar Selek montrent bien qu’après la
cérémonie du serment, les soldats recyclent rapidement l’expérience de
la violence qu’ils ont traversée pour l’exercer à leur tour,
consciencieusement, sur les nouveaux “bleus”. Loin de l’image de
victimes déboussolées d’une violence qu’ils reproduiraient
de manière involontaire et erratique,
ces hommes s’avèrent pour la plupart parfaitement capables de ne pas
être violents tant qu’ils sont en position dominée, mais aussi d’exercer
la violence à leur tour dès que leur position hiérarchique supérieure
leur confère la légitimité nécessaire. Ainsi, la lecture psychologisante
d’une violence incompréhensible qui s’entretiendrait toute seule en
produisant des séquelles individuelles conduisant à d’autres
comportements violents incontrôlables, échoue à expliquer les pratiques
réelles
d’exercice ou d’abstention de la violence. En restant au
niveau purement individuel et comportementaliste, elle masque
l’organisation d’un véritable entraînement à subir puis infliger la
violence, à contrôler son administration. Surtout, elle nous détourne de
l’acteur qui organise cet entraînement — l’institution militaire et
in fine, l’État-nation.
L’acceptation de la hiérarchie comme clé de la production de la classe des hommes
Voyons
maintenant ce qui apparaît lorsque l’on parvient à aller au-delà des
larmes des hommes. Au bout de trois mois, on l’a dit, les
Mehmetçik
quittent le rang des “bleus” pour devenir des soldats à part entière.
Une nouvelle vie commence pour eux, dans laquelle ils peuvent se
décharger des pires corvées sur une nouvelle génération de recrues à qui
ils font subir à leur tour vexations et brimades. Même si certains ont
des états d’âme, il s’agit globalement d’un mécanisme bien huilé donc le
fonctionnement repose sur un renouvellement permanent des soldats “à la
base” et sur la progression prévisible de chacun dans la hiérarchie,
par le simple effet du temps passé dans l’armée.
La violence pour rendre la hiérarchie désirable
Pınar
Selek insiste sur l’importance de la hiérarchie, comme étant l’un des
apprentissages essentiels du service militaire. Or, c’est grâce à un
mécanisme en deux temps que le service militaire inculque aux jeunes
hommes la
désirabilité — et du coup, la légitimité — de la
hiérarchie. D’abord, en leur faisant subir la violence brutale et
massive déjà analysée, qui leur donne le désir de quitter cette position
au plus vite, tout en leur fournissant une connaissance intime de la
violence qui leur sera utile par la suite. Puis, immédiatement après, en
leur donnant le droit d’exercer à leur tour, de manière parfaitement
légitime, leur violence sur d’autres soldats plus jeunes, droit qui
repose sur leur avancement automatique dans la hiérarchie. Autrement
dit : sans hiérarchie, pas d’espoir de cesser de subir la violence ni de
pouvoir l’exercer à son tour !
Au lieu d’une violence aveugle et incompréhensible, on voit alors apparaître différents rôles de la
violence organisée
du service militaire : enseigner à ceux qui la subissent comment
l’exercer ; rendre désirable, pour l’éviter, l’ascension rapide dans la
hiérarchie, en légitimant la hiérarchie elle-même ; et en prime,
aveugler les recrues tout comme le regard extérieur sur ce qui se passe
réellement dans l’institution militaire.
Il faut remarquer que les
traumatismes potentiellement engendrés par les violences sont minimisés
dans le cas du service militaire par la certitude que la violence n’est
que passagère. On l’a dit, la violence n’est pas une entité
transcendante possédant un sens et des effets universels et atemporels :
le sens que donnent les personnes à des gestes dépend éminemment du
contexte dans lequel ces gestes sont effectués
[8].
Chacun-e sait que dans un cadre S/M consensuel, le pincement appuyé
d’une partie sensible du corps ou une humiliation sont vécus de manière
très différente de ce qu’ils évoqueraient dans une cellule
[9].
Des liens entre hiérarchie, exemption des corvées, vie civile et professionnelle
La
survisibilisation de la violence à laquelle il faudrait à tout prix
échapper peut également cacher un autre mécanisme clé du désir de
progresser dans la hiérarchie : l’exemption des corvées que dans la vie
civile, on nomme “travail domestique”. On retrouve ici à nouveau
certains éléments analysés par Devreux
[10].
Celle-ci n’avait pas manqué de s’étonner de l’apparent paradoxe qui
veut que les hommes accomplissent dans l’armée des tâches qu’ils ne font
“jamais” gratuitement dans la vie civile — cuisiner, laver leurs
vêtements à la main, faire leur lit au carré ou balayer avec
application. Or, Devreux utilise le même genre de grille d’analyse que
celle de Godelier : non pas l’inculcation individuelle d’une
“masculinité” somme toute difficile à cerner, mais la production sociale
et collective des hommes comme dominants. Elle constate du coup que les
soldats acceptent d’autant mieux d’effectuer ces tâches humiliantes car
assimilées aux tâches domestiques réputées féminines, qu’ils savent
qu’il s’agit d’une simple parenthèse dans leur vie.
En effet, quand ils se rendent en permission, ils trouvent tout naturel
de confier à nouveau leur linge sale à leur mère/compagne/sœur. Surtout,
Devreux a souligné qu’au sein de l’institution militaire elle-même, se
décharger de ces tâches sur des soldats moins gradés constituait une
puissante motivation pour tenter de monter dans la hiérarchie.
En d’autres termes, les hommes comprennent tout l’intérêt de la
hiérarchie en découvrant qu’elle leur permet d’échapper aux corvées du
travail domestique.
Enfin, l’apprentissage de la hiérarchie entre
hommes — la connaissance précise et l’acceptation de la place que l’on y
occupe — peut être aisément mobilisé et constitue pour les hommes un
“plus” dans d’autres domaines de la vie sociale, en particulier dans la
vie professionnelle. La féministe dominicaine Magaly Pineda
[11]
suggéra un jour que la pratique assidue du football, en équipe, ancrait
chez les garçons des habitudes d’agir ensemble efficacement, chacun à
sa place, habitudes qu’ils pouvaient ensuite facilement recycler dans
d’autres espaces. Andrée Michel pour sa part a bien montré l’existence
de liens profonds entre l’emploi civil et le
complexe-militaro-industriel, notamment dans le domaine de la
taylorisation du travail induite par les logiques de production de
l’industrie militaire
[12].
En tout état de cause, l’acquisition à travers le service militaire
d’un ensemble de qualifications techniques mais aussi de savoir-être (en
particulier la docilité et le conformisme tant que l’on ne peut
progresser dans la hiérarchie), s’avère extrêmement importante pour
l’insertion privilégiées des hommes sur le marché du travail.
Produire la classe des hommes
Comme on le sait depuis la critique fondatrice du naturalisme par Colette Guillaumin
[13], femmes et hommes ne sont pas des catégories naturelles mais des construits sociaux, plus précisément des classes de sexe
[14].
L’une des grandes difficultés des femmes, comme l’avait déjà souligné
Flora Tristan en affirmant qu’elles devaient elles aussi “faire leur 89”
et se structurer en classe
[15],
est d’acquérir une conscience commune. Généralement séparées les unes
des autres dans leurs unités familiales, elles n’ont que peu d’occasions
dans les sociétés dites complexes, d’accéder à des expériences
collectives et exclusives qui les “souderaient”. Pour les hommes en
revanche, le service militaire tel que Pınar Selek nous le donne à voir,
se révèle une pièce clé du dispositif qui les transforme en membres
d’une classe de sexe unifiée, consciente d’elle-même — et dominante.
Ainsi,
le service militaire permet d’abord de réunir matériellement les hommes
et de les unir symboliquement dans une idéologie patriotique commune
hautement valorisée, sous l’œil ému des familles. Il permet de dépasser
momentanément leurs profondes différences de classe et de “race”.
L’important est de créer une unité apparente, organisée ici autour d’un
critère somatique précis : sont potentiellement admis dans ce groupe,
pour peu qu’ils fassent un effort d’adaptation-simulation-conformité
durant quelques mois, tous les porteurs de pénis, et eux seuls.
L’exclusion radicale et systématique des femmes définit en creux la
classe des hommes et surtout lui donne sens. C’est en effet l’existence
des femmes et simultanément leur exclusion qui rend acceptable, pour les
hommes, leur nécessaire période en tant que “bleus”. En effet, les
hommes peuvent accepter de passer un moment au plus bas de la classe des
hommes, parce qu’ils savent pertinemment qu’il y a encore quelqu’un en
dessous d’eux — l’ensemble des femmes. Cela rend beaucoup plus
supportable leur position subordonnée de « bleus », de toute façon assez
brève (90 jours dans une vie). Cette idée rejoint ce que Paola Tabet
[16]
appelle “la grande arnaque”, lorsqu’elle montre que l’homme le plus
misérable et dominé trouve presque toujours la possibilité, au moins, de
s’offrir une pute
[17].
Jules Falquet,
2013. Préface au livre de Pinar SELEK, Devenir homme en rampant, Paris, l’Harmattan.