On pensait les actions spectaculaires contre les plus grands
pollueurs une spécialité de Greenpeace. Eh bien cette nuit, c’est la
Confédération paysanne qui a réalisé un coup d’éclat pour tourner le
projecteur vers ce qui est sans doute le projet agro-industriel le plus
choquant du moment : le chantier de construction de la
« Ferme des mille vaches », à cheval sur deux communes, Buigny-Saint- Maclou et Drucat-le-Plessiel, dans la Somme, près d’Abbeville.
L’action nocturne
Une vingtaine de membres du syndicat paysan l’ont investi, pour y peindre 250 mètres de long le slogan
« Non aux mille vaches », et pour y démonter des pièces des bulldozers autres engins de travaux publics : dégonflage de pneus et démontage de vérins.
Peinture nocturne au sol
Des pneus d’engins de chantier ont été dégonflés, des capots relevés,
des trappes à carburant ouvertes, a indiqué la gendarmerie de la Somme
citée
par l’Agence France Presse.
Tracteur aux pneus dégonflés
Joint au téléphone, Laurent Pinatel, porte-parole de la Confédération paysanne, explique à
Reporterre :
« Ce projet est incompatible avec la politique que prétend mener le
ministre de l’agriculture Stéphane Le Foll : agro-écologie, agriculture à
taille humaine, multifonctionnalité. Comme il n’a pas stoppé ce projet,
comme l’Etat ne prend pas ses responsabilités, nous avons pris les
nôtres. Nous avons agi à visage découvert, afin que l’on arrête ce
projet et que l’on en discute ».
Le site vu du ciel, après peinture du slogan (lettres rouges)
"Il semble bien qu’on se moque de nous..."

Dans un communiqué publié dans la matinée, la Confédération paysanne précise :
"Ce
projet ne peut se faire qu’avec l’appui des autorités. La signature du
préfet sur le permis d’exploiter, c’est la signature de l’Etat. L’Etat
qui accepte donc que des milliers d’hectares de terres agricoles ne
servent qu’à enrichir qu’un seul homme alors tant de futurs paysans
cherchent à s’installer. L’Etat qui regarde faire sans réagir celui qui
veut brader son lait, et qui regardera crever ceux qui en vivent. L’Etat
et ses grands discours sur l’agroécologie, sur le développement rural,
qui fait l’autruche quand il faut prendre ses responsabilités. En cette
période de négociations sur la Politique agricole commune, et bientôt
sur la Loi d’avenir agricole, il semble bien qu’on se moque de nous..."
Laurent Pinatel

Une manifestation s’est ensuite déroulé jeudi matin à Erquinghem,
siège du groupe Ramery. Environ 300 personnes sont entrées dans le hall
du siège social, situé près de Lille,
rapporte l’AFP. Les militants étaient accompagnés de deux veaux et ont brandi une grande bâche proclamant
"Non aux 1000 vaches". Une dizaine de gendarmes étaient présents mais ils sont restés à l’écart.
Lire notre reportage à Eckhinghem
Rappelons l’histoire. On apprend à l’été 2011 qu’une grande
entreprise du Nord Pas-de-Calais, le groupe Ramery, veut installer la
plus grande ferme-usine de France : un élevage laitier géant, associé à
un méthaniseur de puissance industrielle. Le projet soulève rapidement
une opposition croissante autour de l’association Novissen (acronyme de
« NOs VIllages Se Soucient de leur Environnement », prononcez
« nos vies saines »).
Quel est le projet ? Rassembler dans un bâtiment de plus de deux cent
mètres de long mille vaches (qui ne verraient jamais la lumière du jour
et ne connaitraient jamais le goût de l’herbe des prés). Elles
produiraient du lait à un prix cassé, et leur déjections iraient servir
de carburant dans un énorme méthaniseur le transformant en gaz. L’excès
de lisier serait répandu sur près de trois mille hectares de terres
alentour.
La ténacité de Novissen a permis de gagner un point : ramener
l’autorisation admistrative de mille vaches à cinq cents. De plus, le
maire et le conseil municipal de Drucat, sur lequel serait installé le
méthaniseur, sont opposés au projet. Mais la machine avance continument,
et le chantier se prépare. Le maire de Buigy, Éric Mouton, est
architecte et constructeur de l’étable, qui s’étendrait sur 234 m de
long. Le permis de construire a été
accordé le 7 mars dernier.
Le site en juillet 2013
Opacité
Connaitre les détails de ce dossier étrange est difficile. En effet,
la transparence s’arrête aux portes de ce projet qui se présente comme
agricole et
écologique
pour transformer les subventions et aides publiques en profits sonnants
et trébuchants. Voici ainsi ce qu’écrivait en avril la préfecture au
Mouvement national de lutte pour l’environnement (
MNLE) :
« La réglementation propre aux activités d’élevage relevant des
installations classées n’impose pas la mise à disposition du public des
informations à caractère économique relevant des mesures spécifiques de
renforcement de la transparence des entreprises. (...) Aussi, les
éléments qui ne sont pas utiles à la bonne compréhension du public ou
encore susceptibles de porter préjudice à l’exploitant (divulgation
d’informations pouvant être utilisées par la concurrence) peuvent être
disjoints du dossier de demande d’autorisation d’exploiter » (lettre du secrétaire général de la préfecture de la Somme au président du MNLE, 10 avril 2013).
Cependant, les investigations de Novissen, de la Confédération
paysanne et de leurs avocats ont permis de démonter le système mis en
place pour faire de la Ferme des mille vaches une bonne opération
financière.
Elle sera exploitée par la Société civile d’exploitation agricole Côte de la Justice
SCEA. Le gérant en est Michel Ramery. Celui-ci dirige le
Groupe Ramery.
Siège du Groupe Ramery
Un groupe prospère : Michel Ramery est la 349e fortune de France, selon le classement du magazine
Challenges.
Michel Ramery
Les activités du groupe Ramery ont
plusieurs volets :
travaux publics, bâtiment, et environnement. L’entreprise, qui pèse
plus de 500 millions d’euros de chiffres d’affaires, s’est développé
régulièirement depuis plusieurs décennies. Un de ses talents est sa
capacité à remporter les marchés publics de la région.
Elle a par ailleurs été évoquée dans l’affaire du financement occulte
autour de la maire de Hénin-Beaumon et du financement du parti
socialiste, comme l’ont rapporté les journalistes Benoit Colombat et
David Serveray :
« ...Aidée par la justice du grand-duché, la juge a
même trouvé sur un des comptes de Guy Mollet un chèque de 210 000
euros. Il est daté du 31 août 2007 et signé par l’entreprise de bâtiment
Ramery. Avec ses 2 700 salariés, Ramery est un poids lourd du BTP dans
la région. Le groupe s’articule en trois pôles, travaux publics,
bâtiment et environnement, tous susceptibles de travailler avec les
collectivités locales ou la mairie d’Hénin- Beaumont. Une piste que les
enquêteurs n’ont pas creusée, afin de “boucler leur dossier dans les
meilleurs délais”, précise le parquet de Béthune » (
Article de Benoit Colombat et David Servenay).
Vaches enfermées, paysans disparus
Le montage économique derrière le projet de la Ferme des mille vaches
est talentueux. Son promoteur a besoin de terres pour cultiver les
céréales nourrissant les vaches et épandre le lisier en excès. Il
s’associe, contre finances, avec des exploitants des alentours : sont
constituées des SCEA dans lesquelles on peut transférer les
"droits à produire" du lait détenus par ces exploitants. Les
"droits à produire"
ont mis en place par la politique agricole commune, qui a posé des
quotas laitiers aux exploitants (ce système de quotas devrait
disparaitre en 2015). La Ferme des mille vaches disposera ainsi du droit
de produire beaucoup de lait. Pour l’instant, des agriculteurs
exploitant plus de mille hectares sont ainsi associés à Michel Ramery,
qui vise rassembler trois mille hectares.
Ce système, explique la Confédération paysanne, fait pression sur les
terres alentour : les perspectives financières offertes par Ramery gèle
le marché foncier et empêche les installations de jeunes agriculteurs.
Les autres motifs de s’opposer à la Ferme de mille vaches sont nombreux :

le
lait produit est annoncé à 270 € la tonne, alors que le prix actuel est
de l’ordre de 350 € et que les exploitants laitiers sont dans une
situation très difficile. Ce nouveau prix accroîtrait encore la pression
économique et ferait disparaitre de nombreuses exploitations qui ne
pourront pas résister à cette concurrence ;

l’effet
négatif sur l’emploi sera négatif : une dizaine seulement seront créés
pour gérer les animaux et la traite du lait, alors que les exploitations
agricoles que le projet fera disparaitre comptent plus de quarante
emplois ;

le
digestat liquide répandu sur les champs alentour pourrait être entrainé
vers la mer par le ruissellement, et atteindre notamment la Baie de
Somme, un espace naturel encore indemne et qui abrite la belle réserve
de Marquenterre ;
- le
bien-être des vaches sera un voeu pieux. Pour éviter les épidémies dans
un troupeau aussi concentré, il faudra user largement d’antibiotiques
et d’autres médicaments. Et à trois traites par jour, les animaux ne
feront pas de vieux ans, étant transformés dès leur quatrième année en
steack hachés.

Tout le projet est d’autant plus discutable que son rentabilité dépend largement d’aides publiques :
- prix subventionné du rachat du biogaz produit par le méthaniseur ;
- aides à l’investissement de construction du méthaniseur ;
- primes agricoles dans le cadre de la PAC ;
- attribution de marchés publics de collecte des déchets verts.
De son côté, le groupe Ramery a publié un communiqué, envoyé par courriel, et dont voici le texte :
« Michel Ramery, issu du milieu agricole se sent concerné par l’optimisation de la compétitivité de la filière laitière.
Son objectif, avec ses 5 associés, n’est pas de construire une ferme
usine mais un élevage laitier de grande taille. Toutes les conditions
d’élevage sont comparables aux fermes de plus de 100 Vaches laitières
déjà existantes en France, y compris leur propre exploitation, qui
regroupe aujourd’hui 330 vaches laitières.
De plus le projet créera et maintiendra des emplois directs et
indirects de la filière laitière dans une région où l’abandon des
petites exploitations augmente chaque jour.
Un projet réfléchi et viable qui suit son cours.
Chaque étape administrative a été scrupuleusement respectée dans le
cadre légal. En effet, le préfet de la Somme a donné son accord en juin
dernier pour l’exploitation de 500 vaches et la méthanisation, prouvant
ainsi que ce projet respecte en tout point la santé, la sécurité animale
et humaine dans le respect de l’environnement.
Un projet ancré dans la problématique énergétique actuelle.
Il suit, en tout point, le plan de soutien EMAA (Energie
Méthanisation Autonomie Azote) des Ministères de l’écologie, du
développement durable, de l’énergie et de l’agriculture, de
l’agroalimentaire et de la forêt : dont l’objectif est de soutenir la
filière de méthanisation agricole française.
Le but est de produire de l’énergie issue notamment, de la
valorisation des lisiers mais également d’aboutir à la production de
digestats normés qui remplaceront les engrais chimiques. »
.