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samedi 29 mars 2014

Sous le regard de Isoarda, comtesse de Die...



Dame  Béatriz  Vicomtesse de Die : "Il me faut chanter"
La comtesse de Die fut l'épouse de Guilhem de Poitiers, dame belle et bonne. Et elle s'énamoura de Raimbaut d'Orange, et fit à son sujet maintes bonnes chansons." Née en 1135 et décédée en 1185.
Elle est parfois désignée par d'autres troubadours sous le nom de Béatriz. Elle pourrait être une descendante de familles seigneuriales du Valentinois et du Viennois Beatritz, fille de Guigues, dauphin du Viennois. Pour approfondir le mystère, sa vida nous dit qu'elle est mariée à un certain Guilhem de Poitiers! Etrange. Mais il y eut un Guilhem de Peitieus qui fut comte du Valentinois (1163-1189).
Tout aussi bien elle pourrait être Isoarda ou Beatrix, une fille du comte Isoard de Die qui serait née vers 1150 et aurait été l'épouse de Raimon d'Agout (1180-1212) qui habitait près d'Orange. Une "Beatrix comitissa" est consignée dans un document de la famille d'Hugues d'Aix datant de 1212. 
Ses cansos s'adressent peut-être à Raimbaut IV d'Aurenga (1198-1218), le fils de Guilhem III qui était le neveu du troubadour.  
On n'arrive pas à situer précisément dans le temps la vie de cette Dame. 
L'Amante passionée
Authentique, direct, passionné, tel est son style. Connaissant parfaitement bien les règles de fin' amor, elle n'offre pas ses faveurs sans soumettre son prétendant à l'assai, s'il souhaite goûter au plaisir du baizar, jazer et tener, le baiser d'amour, le coucher et l'étreinte. Aussi elle exige de lui l'obéissance absolue et affirme clairement : 
Bel ami, aimable et bon, quand je vous tiendrai en mon pouvoir, que je puisse un soir me coucher avec vous, et vous donner un baiser d'amour, sachez que j'aurais grand plaisir à vous tenir dans mes bras à la place du mari, pourvu que vous m'ayez promis de faire tout ce que je voudrai...t selon les mêmes règles, elle tient à l'écart les calomnies des médisants et le mari jaloux : Et vous, jaloux, mauvaise langue, ne croyez pas que je renonce, que joie et jeunesse ne me plaisent pas, pour quelque dépit qui vous en vienne !..Cette trobairitz obéit aux conventions du courtisement amoureux et aux lois de fin'amor qui sont tout aussi clairement énoncées que dans le trobar des hommes. Il y met un peu plus de passion, voire de sensualité.
Voici une de ses célèbres Cansos la plus belle sans doute
Il me faut chanter ce que je ne voudrais pas,
Je me plains tant de celui dont je suis l'amie,
Car je l'aime plus que qu'aucune chose qui soit:
Dans sa conquête ne me sert ni  Mercy ni Courtoisy
Ni ma beauté, ni ma valeur, ni mon esprit;
Car ainsi  je me suis trompée et trahie
Comme je devrais l'être si j'étais sans grâce
De cela (une chose) me console: que jamais je ne fis de faute envers vous,
Ami, d'aucune façon
Plutôt je vous aime plus que Seguin n’aima Valence
Et il me plaît beaucoup que je vous vainque en amour,
Mon ami, car vous êtes le plus vaillant
Avec moi vous faites le fier en discours et en actions
Et vous êtes si noble envers tous les autres gens.
La façon dont votre coeur s'enorgueillit envers moi m'émerveille,
15 Ami, pour cela j'ai raison de me plaindre
Il n'est guère juste qu'un autre amour vous enlève à moi
Quoi qu'elle vous dise ou vous permette
Et je vous rappelle quel fut le commencement
De notre amour, que jamais le Seigneur Dieu ne veuille
Que la séparation soit de ma faute.
La grande prouesse qui règne en vous-même
Et le riche  prix que vous avez m'empêchent de partir
Car je ne connais aucune (dame), lointaine ou voisine
Qui si elle veut vous aimer ne s'y incline
Mais vous, ami, êtes si plein d'esprit
Que vous devez bien connaître la plus fidèle
Et vous souvenir de notre accord.
Mon prix et ma famille doivent avoir de la valeur pour moi
De même que ma beauté et ma dévotion 
Ainsi je vous envoie là où est votre séjour
Cette chanson, que pour moi elle soit un messager
Et je veux savoir, mon noble bel ami,
Pourquoi vous m'êtes si farouche et sauvage
Je ne sais si c'est de l'orgueil ou de la mauvaise volonté.
Mais je veux d'autant plus que le messager vous dise
Que beaucoup de gens ont une grande damnation dans trop d'orgueil.
Relevé chez :
Œuvres
- Ab joi et ab joven m'apais
- A chantar m'er de so qu'ieu non volria (Je chanterai ce que je n'aurais pas voulu chanter)
- Estât ai en greu cossirier
- Fin ioi me don'alegranssa

dimanche 9 mars 2014

Emancipation des femmes 1914 ou 1946 ?



« La France de l'entre-deux-guerres s'est crispée sur la question de l'émancipation des femmes »
Dans votre ouvrage  Les femmes au temps de la guerre de 14, publié en 1986, réédité en 2013, vous affirmez que la première guerre mondiale n'a pas émancipé les femmes. Cette question continue d'être débattue par les historiens. Les Françaises ont obtenu moins de droits politiques que les Britanniques ou les Américaines, par exemple. La réponse serait très différente d'un pays à l'autre ?
Françoise Thébaud : Oui, mais la réponse doit être nuancée. L'émancipation, c'est d'abord une question de droits. Y a-t-il eu de nouveaux droits pour les femmes à l'issue de la guerre ? Pour la France, la réponse est non. Aucune des revendications formulées par le mouvement des femmes n'est satisfaite dans les années 1920. Il n'y a ni droit de vote ni amélioration du statut civil de la femme mariée. Le Parlement promulgue une loi répressive en matière de contrôle des naissances. Cette loi demande aux Françaises de devenir des mères et de repeupler le pays. Ce qu'elles ne font pas.
La société française était-elle plus conservatrice que la société anglaise ?
Il est compliqué de répondre précisément à cette question. La société française de l'avant-guerre est confrontée à un défi démographique. Sa population croît moins rapidement qu'en Allemagne. Avant 1914, les associations pro-natalistes militantes sont encore peu entendues par les pouvoirs publics. La natalité devient une question politique pendant la Grande Guerre. L'hécatombe de la guerre (1,4 million de morts) et le déficit des naissances poussent les pouvoirs publics à mettre en place une politique nataliste au lendemain de la guerre. Cette politique est à la fois répressive, — elle interdit le contrôle des naissances — et incitative — elle incite à faire des enfants à travers des allocations et la mise à l'honneur des mères de famille. La question de la natalité est beaucoup moins forte dans d'autres pays européens.

samedi 8 mars 2014

Ce samedi 8 mars : journée de toutes les femmes...



Deux époques, un seul féminisme
Deux générations du féminisme s’accordent pour tirer un constat alarmant sur la place des femmes dans les médias.
Coline de Senarclens, 29 ans, est une des organisatrices de la Marche des salopes. Maryelle Budry, 70 ans, est une militante de la première heure, membre du Mouvement de libération des femmes (MLF) dans les années 1970. Les deux femmes ne s’étaient que brièvement rencontrées auparavant. On a réuni ces représentantes de deux générations de féministes pour analyser ensemble les enjeux actuels de la lutte pour l’égalité sexuelle et la place des femmes dans les médias. Entretien.
- Le féminisme de 2014 est-il différent du féminisme d’il y a quarante ans?
Coline de Senarclens: Non! Les enjeux sont toujours les mêmes: une lutte collective pour les droits des femmes. Mais si l’égalité homme-femme est aujourd’hui inscrite dans la loi, elle n’est pas effective dans la réalité. Les combats d’aujourd’hui sont certainement plus symboliques, en lien avec les valeurs, les représentations féminines et l’éducation.
Maryelle Budry: Certaines femmes ont l’impression que la lutte est terminée. Le concept de féminisme a même acquis une connotation ringarde. Ce qui complique considérablement la mobilisation. Pourtant, le terme «féminisme» reste plus que jamais d’actualité.
C.d.S.: Oui, et je le revendique également. Les médias nous appellent les «néoféministes», comme pour rompre avec une image ennuyeuse du féminisme de l’époque. Il existe pourtant une réelle continuité.
- La question du genre est-elle davantage centrale depuis que l’égalité est ancrée dans la loi?
M.B.: Je ne pense pas. A l’époque du MLF, nos principales revendications étaient la libération des corps, la liberté sexuelle et le droit à l’avortement. Les homosexuels et les lesbiennes manifestaient déjà à nos côtés. Certains disaient que nous étions à l’an zéro du féminisme, mais il existait parallèlement des femmes qui s’engageaient patiemment pour leurs droits, depuis le XIXe siècle. Des disputes éclataient parfois entre ces deux mouvances qui sont maintenant réunies.
C.d.S.: Les femmes sont un groupe hétérogène qui englobe toutes les luttes. La question du genre reste toujours commune.
- Quel regard portez-vous sur la représentation des femmes dans les médias?
C.d.S.: J’ai une fois fait le compte dans un quotidien genevois: environ 20% des photographies montraient des femmes, en comptant les publicités et les annonces de charme! Pour être présentes dans l’espace public, elles doivent obéir à des codes précis, être à leur juste place. Généralement, on cherche plus facilement à interroger des hommes, et ces derniers sont également plus faciles à trouver. Mais les médias sont aussi le miroir de la société, dans laquelle les femmes sont largement sous-représentées dans les postes à responsabilité.
- Quelles sont les causes de cette sous-représentation médiatique?
M.B.: Beaucoup de femmes n’osent tout simplement pas prendre la parole, se sentent moins légitimes. Elles ont intériorisé un sentiment d’infériorité par rapport aux hommes.
C.d.S.: Lorsqu’il s’agit de prestige et d’espace de parole, les hommes ont beaucoup de plaisir à parler pour nous. Par ailleurs, l’arrivée d’un enfant est souvent un frein à la carrière professionnelle, même pour les universitaires. Il existe peut-être 10% de femmes qui travaillent à plein-temps avec un enfant.
- Quelle solution imaginez-vous pour pallier ces inégalités?
M.B.: L’une des grandes bagarres du féminisme est liée à la féminisation des termes. Lorsque je travaillais auprès du service de l’orientation professionnelle, j’ai longtemps œuvré pour que les brochures d’information ne soient plus rédigées uniquement au masculin, que l’on puisse y trouver le mot «ingénieure». Il était important que ce vocabulaire féminisé soit repris par la presse. Nous avons pu constater quelques progrès durant les années 1990, grâce à des directives cantonales qui allaient dans ce sens. Aujourd’hui, j’observe un recul sur ce sujet et des réactions fortes du public.
C.d.S.: La lutte pour le langage épicène est mal comprise. Elle n’est pas jugée prioritaire pour le féminisme. Il s’agit pourtant d’un outil de domination important.
M.B.: Il faut sensibiliser les jeunes journalistes à ces problématiques.
- Les Femen ou la Marche des «salopes» utilisent la nudité pour augmenter leur couverture médiatique. Au détriment du message?
C.d.S.: Sur la méthode, je comprends les Femen qui utilisent l’un des seuls moyens de visibilité pour les femmes: leur corps. Cela dit, je ne suis pas toujours d’accord avec leurs messages, qui peinent en plus à se faire entendre. Au sein de la Marche des salopes, notre manière de manifester est directement liée à notre objet de lutte. Même habillées en salopes – un terme vidé de son sens –, aucun homme n’a le droit de nous violer. Il est évident que cette visibilité nous arrange, au risque que le message ne soit pas toujours bien compris de tous. C’est un paradoxe que nous assumons.
M.B.: Les Femen sont chères à mon cœur, indépendamment de leurs messages. Elles utilisent la provocation, comme à l’époque du MLF. On se revendiquait «les bonnes femmes», comme le font aujourd’hui les salopes. - Quel est le sens du 8 mars aujourd’hui?
C.d.S.: C’est une occasion de se mobiliser. Et il y en a plus que jamais besoin lorsqu’on voit les attaques inédites contre l’égalité. Je pense notamment aux impressionnants rassemblements réactionnaires contre le mariage homosexuel en France.
M.B.: Un jour sur trois cent soixante-cinq pour les droits des femmes, c’est préférable à zéro. Je trouve ahurissant de devoir à nouveau descendre dans la rue pour défendre des droits qui ont été inscrits dans la loi, comme avant les dernières votations sur le remboursement de l’avortement. C’est la preuve que rien n’est jamais acquis en matière de féminisme.
Eric Lecoultre  et  Pauline Cancela

jeudi 6 mars 2014

Die 26150 : Ce samedi journée de toutes les femmes....en lutte



Les femmes, aiguillons des démocraties
C’est une salve de chiffres qui démarre aujourd’hui mais va se poursuivre jusque samedi. Ils iront tous dans le même sens : la situation de nombre de femmes aux responsabilités dans le monde, mais aussi en Europe, mais aussi en France n’est pas enviable, n’est pas égalitaire, n’est pas décente. La journée de samedi leur sera consacrée. Une journée qui nous embarrasse souvent, tant on a l’impression d’un événement bateau, obligé, où il faut mettre « la femme » à la une, celle qui réussit ou celle qui trinque. Et puis, soudain, par la force des chiffres qui apparaissent et des expériences qui s’expriment, on se rend à chaque fois compte à quel point les différences, les souffrances, les préjugés et le courage restent liés à la problématique.
Aujourd’hui, c’est l’Agence européenne des droits fondamentaux qui livre une étude inédite par son ampleur et sa couverture géographique, sur les violences faites aux femmes dans l’ensemble des pays membres de l’Union. Une femme européenne sur trois dit avoir fait l’exercice de violence physique ou sexuelle depuis l’âge de 15 ans. Le chiffre laisse pantois car ce sont nos sociétés les plus proches qu’il dévoile ainsi. Ces statistiques concernent également notre pays : la Belgique, pays très progressiste, n’échappe ainsi pas au constat.
Vendredi 7 mars, nous montrerons la réalité de l’écart salarial. Samedi 8 mars, nous plongerons dans ces combats de femmes à travers le monde, aux avant-gardes des révolutions. Qui sait ainsi que les Femen ne sont pas que des femmes blondes aux seins nus brandis contre l’obscurantisme, mais des Ukrainiennes qui nous ont hurlé la détresse et l’oppression qui régnaient sur leur territoire, bien avant qu’Euro-Maïdan ne mette à bas un dirigeant et un régime corrompus ?
Les violences physiques et sexuelles faites aux femmes sont toujours le signe d’un abus de pouvoir, d’une envie de domination, d’une frustration qui ne supportent par le dialogue, l’égalité, le partage des responsabilités et la réalité de l’autre. En luttant contre cette négation, les nouvelles féministes mettent en fait souvent au jour les failles d’une société, se faisant, comme l’explique Caroline Fourest, l’aiguillon démocratique « qui ne s’est jamais trompé car il n’est pas idéologique mais pense à partir de la société ». En Ukraine, en Tunisie, en Egypte, en Inde, des femmes aujourd’hui, en refusant la violence qui leur est imposée, sont souvent les premières à pointer les abus d’un pouvoir et à semer la graine de la révolte pour plus de justice et de respect pour tous les êtres humains, masculins et féminins.
Eva Idelon

dimanche 23 février 2014

Décès d' une militante du féminisme...Antoinette Fouque....



Décès d'Antoinette Fouque, cofondatrice du Mouvement de libération des femmes : Elle était une pionnière du mouvement féministe en France...
Antoinette Fouque, cofondatrice du Mouvement de libération des femmes (MLF) en 1968, est décédée dans la nuit de mercredi à jeudi à Paris à l'âge de 77 ans, ont annoncé vendredi soir «ses amies du MLF».
De formation littéraire, cette psychanalyste avait été à l'origine de la création du MLF avec Monique Wittig, lors d'une réunion en octobre 1968. Dès l'annonce de sa mort, les hommages de multipliaient.
Figure historique du féminisme français des années 70, créatrice et directrice des éditions des Femmes (1973), elle fut l'animatrice du groupe "Psychanalyse et Politique", l'un des courants majeurs du féminisme en France. Elle avait été députée européenne (Radicale) de 1994 à 1999.
Née le 1er octobre 1936 à Marseille, Antoinette Fouque, diplômée d'études supérieures de lettres et docteur en sciences politiques, est d'abord enseignante (1961), et parallèlement, à partir de 1964, critique littéraire et traductrice, notamment aux Cahiers du Sud et à La Quinzaine littéraire. En 1968, elle participe à la fondation du MLF, au sein duquel elle fonde et anime le groupe «Psychanalyse et Politique».
Dans la foulée de la création des éditions des Femmes, elle ouvre trois librairies «Des Femmes» à Paris, Lyon et Marseille, dirige Le Quotidien des femmes (1974), puis Femmes en mouvement (1978-1982), et inaugure la Bibliothèque des voix, composée de livres-cassettes. Devenue entre-temps psychanalyste, Antoinette Fouque préside l'Alliance française de San Diego aux Etats-Unis (1986-1988), avant de fonder en 1989 L'Alliance des femmes pour la démocratie, dont elle sera présidente.
Dans les années 90, cette théoricienne du féminisme, aux positions souvent controversées, s'engage nettement sur le terrain politique. Chargée de mission auprès de Michèle André, secrétaire d'Etat aux Droits des femmes en 1990, elle fonde deux ans plus tard le club Parité 2000, avant d'être élue au Parlement européen en 1994, sur la liste «Energie radicale» de son compatriote marseillais Bernard Tapie. A Strasbourg, elle sera vice-présidente de la commission des Droits de la femme, et déléguée de l'UE à la conférence mondiale des femmes à Pékin (Chine) en 1995.
Parallèlement, elle est chargée de séminaires en sciences politiques et directrice de recherches à l'université de Paris-VIII Saint-Denis.
Commandeur de la Légion d'honneur, grand officier de l'ordre national du Mérite, commandeur des Arts et des Lettres, Antoinette Fouque, mère d'un fils, avait notamment publié Il y a deux sexes (1995, réédité en 2004).
MCD

mardi 7 janvier 2014

Féminisme, capitalisme et réel....

Féminisme, races et sécateur du réel

L’arrivée en masse des femmes sur le marché du travail a permis de déprécier celui-ci. Le capitalisme industriel nordiste étasunien a constitué un sous-prolétariat noir qui est rentré en concurrence avec le prolétariat blanc en venant mordre à la marge sur le marché du travail. Le patronat européen et en particulier français a procédé quasiment de la même façon. Le patronat importateur d’ouvriers ‘indigènes’ y trouvait un double bénéfice. 
La réponse à cette manœuvre de division aurait dû -devrait- consister à refuser le fractionnement entre ethnies (ou religions) face au système qui élabore l’émiettement des luttes. 
Quand une femme musulmane se retranche dans son vêtement et se soustrait à la nudité, c’est pour s’appartenir à elle-même. Son geste pourrait être de dire mon corps n’est pas une marchandise, mais cet implicite ne s’adresse pas spécifiquement à l’homme blanc ! Il n’est pas non plus un acte de soumission à une prescription patriarcale.
Avant de parler du féminisme, citons deux femmes remarquables, elles marquèrent leur temps d’une empreinte qui perdure jusqu’à nos jours.
Fatima Al Zahra al Fihri, fille d’un savant de Kairouan émigré à Fez avait fondé grâce à ses propres deniers, provenant de l’héritage paternel dont elle disposait librement, la première université au monde [1]. En 859, était construite à Fez l’université de la Qaraouyine avec la cité universitaire attenante capable d’accueillir des centaines d’étudiants étrangers à la ville ou venant de plus loin, comme le futur pape Gerbert d’Auvergne plus tard investi sous le nom de Sylvestre II. Fatima Al Fihri avait légué des biens habous, gérés par des institutions religieuses, fours à pain et hammams, dont les revenus étaient destinés à l’entretien de l’université, de la cité universitaire, de l’habillement, des soins et de la nourriture des étudiants. Il est à noter que cette institution académique a fonctionné sans discontinuer depuis sa création jusqu’à nos jours, fait unique dans l’histoire.
La marquise du Deffand, d’une petite noblesse provinciale, une fois introduite dans la vie de cour de la Régence, tiendra le salon littéraire et scientifique le plus couru de son époque, fréquenté par toutes les célébrités du XVIIIe siècle [2]. Les encyclopédistes, hommes de théâtre, peintres, sculpteurs, tous les esprits brillants participaient à des échanges intellectuels intenses au cours de conversations élevées au niveau d’un véritable art. Belle, cultivée, de mœurs légères et très bon écrivain, par sa fonction de salonnière, elle a contribué à l’élaboration des ‘Lumières’.
Ces deux femmes appartenaient, chacune dans son univers historique et culturel bien distinct, à des classes sociales favorisées. Elles étaient libres de leur fortune, libres d’entreprendre l’aventure intellectuelle ou spirituelle qu’elles ont souhaité mener.
Jusqu’à très récemment, avant que le capitalisme occidental ne vienne dévaster l’ordre économique et social de façon très violente sous la forme d’une conquête et d’un assujettissement colonial, le mariage dans le pourtour méditerranéen et en particulier en Afrique du Nord était endogamique. Les cousins se mariaient entre eux. Ceci garantissait une double stabilité [3].
D’abord, la propriété agricole ne se divisait pas à l’infini et pouvait conserver une dimension d’unité de production viable. Ensuite, la fille mariée dans la famille était protégée par toute la parentèle, proche géographiquement, qui intervenait en cas de conflit entre époux.
Les mariages arrangés l’étaient pour les deux sexes, ils étaient congruents avec un ordre symbolique qui organisait la matrice sociale et obéissaient à un impératif économique qui structurait le groupe social dont l’activité était essentiellement agricole.

La question du féminisme est datée historiquement

Il a fallu que le capitalisme industriel commence à trouver très étroites les frontières et que les différentes nations européennes construites dans les guerres de religion pendant des siècles et dans le sang des conflits territoriaux plus tard soient en compétition pour des expansions impériales coloniales pour que la question féministe surgisse sous sa forme ‘moderne’. Edward Bernays dans son ouvrage Propaganda [4] narre comment le marketing s’est saisi de la question féminine pour accroitre les profits des fabricants de cigarettes. Il avait fait convoquer toute la presse pour une manifestation inédite et qui sera divulguée lors de la procession de Pâques en 1929 à New York. Au signal donné, des mannequins ont allumé leur nouveau flambeau de liberté, les femmes du monde ont été induites à consommer du tabac pour célébrer leur « liberté ».

L’égalité des droits entre hommes et femmes est devenue une revendication quand le capitalisme a effacé la division du travail entre les sexes

Cela s’est concrètement réalisé quand les usines ont été vidées de leurs hommes au cours de la boucherie de 1914-1918 et que les ouvriers partis mourir pour les banquiers et les industriels de leur ‘patrie’ furent remplacés par leurs femmes et leurs sœurs [5]. Chefs de famille, elles avaient à assumer un double travail, domestique et d’élevage des enfants avec celui fourni pour un patron contre un salaire toujours inférieur à celui accordé à un homme.
L’arrivée en masse des femmes sur le marché du travail a permis de déprécier celui-ci. Quand dans les années cinquante, un seul salaire faisait vivre une famille, depuis plus de trente ans, deux salaires y suffisent à peine puisque chaque ménage est contraint de s’endetter.
Pour quitter le monde des Idées et des luttes microscopiques cantonnées à des spécificités exotiques, il serait bon de rappeler quelques éléments d’histoire.

Capitalisme et mise en compétition « raciale »

Le capitalisme industriel nordiste étasunien a libéré des forces de travail considérables en abolissant l’esclavage. Il a constitué un sous-prolétariat noir qui est rentré en concurrence avec le prolétariat blanc en venant mordre à la marge sur le marché du travail.
Le patronat européen et en particulier français a procédé quasiment de la même façon. Par camions et cars entiers, il est allé quérir des Nord-africains dans des villages reculés où les engagés sont en bonne santé et illettrés [6].
Le pays exportateur faisant une bonne affaire avec un double gain. Il se débarrassait d’une partie de sa population active mâle adulte qui serait susceptible de vouloir poursuivre les guerres de libération coloniale en récupérant les terres confisquées par les colons. Il bénéficie du rapatriement des salaires gagnés chez l’ancien colon, ce qui pouvait correspondre à plus de la moitié des ressources en devises des pays en voie de perpétuel sous-développement.
Le patronat importateur d’ouvriers ‘indigènes’ y trouvait un double bénéfice.
L’acquis trivial est de payer moins cher l’OS (ouvrier spécialisé) qui ne parle pas la langue autochtone. Le deuxième consiste en l’organisation consciente et délibérée d’un antagonisme entre blancs et indigènes immigrés au sein de la classe ouvrière, trop bien protégée syndicalement. L’aveuglement des centrales syndicales par rapport à cet enjeu a fissuré très durablement le front de la lutte anticapitaliste pour l’émousser et l’amoindrir encore sous d’autres assauts, comme le financement de syndicats félons par des services de renseignements ultra-atlantiques.
La réponse à cette manœuvre de division aurait dû – devrait – consister à refuser le fractionnement entre ethnies (ou religions) face au système qui élabore l’émiettement des luttes.
Les dirigeants politiques des anciens pays colonisés doivent être tenus comme coresponsables de cette hémorragie humaine qui les démunit de ses forces vives et nourrit une catégorie de citoyens de moindres droits dans les pays receveurs. Aujourd’hui, l’accent est mis sur la limitation de l’émigration. En réalité, l’économie européenne s’effondrerait sans les travailleurs ‘sans papiers’, l’inexistence de contrôle dans le secteur du bâtiment et de la restauration est la preuve irréfutable de l’hypocrisie des dirigeants politiques qui ne sont en fait qu’un comité de gestion pour la classe possédante. Les haines interethniques sont alimentées par des discours xénophobes et des plus-values fantastiques sont engrangées par des transnationales qui ne paient ni charges sociales - travailleurs non déclarés - ni impôts – évasions et fraudes fiscales.

Dévoiler l’hypocrisie de la question du foulard « islamique »

L’apparition du recouvrement du cheveu chez les femmes musulmanes en Europe et en Occident de façon générale est secondaire à sa ré-émergence dans les pays musulmans [7].
Dès les débuts des années 1980, les jeunes filles ont porté le foulard dans les universités de Tunis, du Caire et de Rabat. Cette montée a été contemporaine de l’avortement des mouvements sociaux de la gauche laïque dans les différents pays méditerranéens musulmans. Le reflux de la contestation sociale sous sa forme laïque de gauche a été mondialisé, le renversement de Salvadore Allende par une dictature militaire au Chili en a été l’élément augural. Les disparitions et les emprisonnements des ‘gauchistes’ marocains à partir de l’année 1973 ont étêté la jeunesse marocaine de ses éléments les plus dynamiques en matière de projet social équitable et progressiste. Dans le même temps s’enregistraient les succès de la République islamique d’Iran. Les régimes oppressifs autocratiques ne pouvaient interdire la fréquentation des mosquées et bientôt le port de signes religieux visibles devenait une affirmation d’une contestation politique. Le port du foulard par les Tunisiennes ‘émancipées’ sous Bourguiba et par les Palestiniennes dans les territoires occupés est emblématique.
Ces deux phénomènes ont été sûrement plus déterminants dans le rejet de l’habitus moderne et considéré comme « occidental » que la non intégrabilité des femmes d’ailleurs dans le contexte européen. Au contraire, à ces filles et à ces femmes, l’insertion sociale a été plus facile que pour leurs frères ou maris. D’une façon apparemment paradoxale, la France patriarcale et raciste s’est montrée plus discriminatoire vis-à-vis des hommes d’origine extra-européenne ou dont les parents proviennent des ex-colonies au niveau de l’emploi que vis-à-vis de leurs femmes ou de leurs sœurs.
La perte en Europe de l’ennemi communiste avec ladite chute du mur de Berlin, la résistance palestinienne, la résistance libanaise soutenue par le Hezbollah sont quelques facteurs parmi ceux qui ont déterminé la construction de la doctrine politique de l’entité hégémonique d’un Islam désormais identifié au terrorisme et ennemi de la Civilisation [8].
Les musulmans en Europe ne sont que les victimes secondaires et accessoires de cette scénarisation.
Imaginer que le port du foulard serait une réponse protestataire jetée à la face du patriarcat blanc et raciste est un contresens absolu. C’est renvoyer la femme musulmane à un rôle subalterne de femme dépitée qui n’a d’autre ressort existentiel que d’être une identité en creux, en négatif, une anti-quelque chose. C’est lui porter le plus grand des mépris, à elle et à la culture et la spiritualité qui l’animent, la définissent et la comblent.
Quand une femme musulmane se retranche dans son vêtement et se soustrait à la nudité, c’est pour s’appartenir à elle-même. Son geste pourrait être de dire mon corps n’est pas une marchandise, mais cet implicite ne s’adresse pas spécifiquement à l’homme blanc ! Il n’est pas non plus un acte de soumission à une prescription patriarcale. C’est un comportement de pudeur qui n’est pas réservé au sexe féminin [9].
L’affirmation de l’identité culturelle et spirituelle se suffirait à elle-même mais dans le contexte du capitalisme actuel uniformisant, sénescent, prédateur et meurtrier, elle constitue en fait un acte de résistance.

Ritualismes formels et émancipation réelle

L’islam n’est pas seulement l’accomplissement de quelques rites et l’observance de quelques règles. Il va bien au-delà, il implique une éthique sociale qui exclut deux fondements du capitalisme, le prêt avec intérêt et la spéculation, dénoncée comme jeu de hasard [10]
Avec l’inscription de ces deux interdits absolus dans une future Constitution, l’activité humaine reprend ses droits sur le jeu spéculatif et ses destructions irréversibles de la planète et de l’humanité.
En cela, l’islam est un très grand danger pour les sociétés occidentales déliquescentes et dans le même temps, leur grande chance.
Nous sommes à une période où les identités nationales se perçoivent comme troublées. En Europe, elles mettent en avant les afflux de couches successives d’immigration ‘non européennes’ au point que l’exécutif au pouvoir entre 2007 et 2012 en France a créé un ministère de l’immigration et de l’identité nationale. La menace ressentie qui porterait sur un universel républicain, très monétisée électoralement et amplifiée par les organes de propagande que sont les médias de masse, a au moins une triple origine.
La visibilité des post-coloniaux sur la scène publique est marquée par un accoutrement vestimentaire par lequel ils se signalent. Le turban sikh et le foulard des femmes musulmanes étaient peu repérables dans les rues il y a trente ans. L’écrasante majorité des femmes et des filles voilées ont eu des mères qui ne l’étaient pas.
L’incompressible chômage en expansion dans les pays du Nord assorti d’une croissance impossible résultant d’une globalisation de l’économie dérégulée désespère une partie de la population à laquelle est désigné le bouc émissaire idéal, différent dans son apparence et peut-être dans son essence.
Enfin, les particularités nationales sont progressivement effacées d’une part sous l’intégration de 28 unités disparates dans le carcan européen et d’autre part sous l’hégémonie étasunienne économique et culturelle qui impose son universalité : jeans, la boisson gazeuse noire, films hollywoodiens, ses chaînes de nourriture rapide.

Ces causalités se croisent et s’enrichissent les unes les autres

Non seulement l’immigré, et la femme immigrée de surcroît, ne trouve pas de réponse dans le répertoire des propositions politiques et sociales offertes, mais pas non plus le sujet autochtone. Ce qu’il est convenu d’appeler la Crise n’est pas seulement financière car elle affecte et met en péril la survie de l’espèce humaine en détruisant tous les liens sociaux et en rendant invivable la planète. Elle appelle de chacun de nous un effort, un ‘ijtihad’ pour reformuler non seulement une grille de lecture universelle mais des outils de résolution de cette impasse capitaliste qui s’alimente de l’intérêt et de la spéculation [11].
La compréhension du social uniquement au travers d’analyses interethniques, diasporiques et inter-communautaires restreint dramatiquement le réel, même si elles sont légitimes en cette période de reviviscence des mémoires coloniales et de l’esclavage [12]. Elle l’ampute des instruments nécessaires pour le transformer.
Angela Davis, la figure de proue du mouvement de libération des Afro-américains consacre son temps à la cause des pensionnaires de prisons étasuniennes qui dans leur écrasante majorité sont noirs, jeunes, innocents et exploités car travaillant pour un salaire d’esclave pour de grandes firmes transnationales. C’est bien la nécessité pour le capitalisme d’une main d’œuvre quasi-gratuite logée dans des prisons construites et gérées par des firmes privées mais payées par l’impôt qui stabilise la situation inférieure des Afro-américains, hommes ou femmes. Un Noir américain sur neuf âgé entre 15 et 40 ans est détenu dans une prison [13]
Le motif principal de l’incarcération est lié au trafic ou à la consommation de drogues illicites. Le système est particulièrement pervers à cet égard. L’usage de la drogue avait été introduit par les services de renseignement et de sécurité dans les ghettos noirs et parmi les mouvements des Black Panthers pour les neutraliser et les criminaliser. La CIA finance ses actions secrètes par le commerce qu’elle fait des drogues illicites. Une situation analogue a été observée dans les banlieues en Europe et en France. La drogue a été diffusée, offerte au moment de la prise de conscience de celles-ci et de l’élaboration des mouvements et des marches pour l’Égalité.
La catastrophe imminente qui vient excède les communautés, elle affecte l’humanité entière. Il est donc urgent de ne pas limiter le débat politique à des revendications exclusivement ethniques et identitaires ou catégorielles (« genre », « orientations sexuelles », etc.).
Depuis quarante ans, la contre-révolution conservatrice, et donc objectivement de droite, a prospéré en cultivant en particulier (mais pas seulement) deux champs. Le premier a consisté à confondre le communisme et les conquêtes sociales sans précédent auxquelles il a donné lieu dans le monde avec le totalitarisme et l’hitlérisme, réduisant même la révolution de 1789 et l’abolition des privilèges à une simple Terreur. Tout cela dans une ambiance de moralisme permettant de camoufler les questions sociales, les rapports de forces internationaux et les questions de classe. Le second a entretenu la focalisation sur des luttes partielles, en particulier celles des minorités ethniques et sexuelles en faisant abstraction du contexte global de leur oppression.
De nombreuses autres diversions furent proposées et parmi elles, l’écologisme ou le capitalisme vert. Toute lutte locale émancipatrice est la bienvenue. Elle doit être ancrée dans une ambition plus vaste de libération universelle.
Parmi elles, se préoccuper de l’émigré sans-papier provenant des ex-colonies est une expression concrète de solidarité avec des sans-droits tout en étant une mise à nu de la perversion du système capitaliste. D’un côté, les politiciens dénoncent un excès d’immigration qui dilue l’identité, d’autre part, ils évitent de contrôler en réduisant le nombre des inspecteurs de travail dans les secteurs économiques qui les emploient à moindre coût amputé des contributions sociales obligatoires.
Sans le transfert de richesses des pays pauvres vers les pays riches, l’émigration économique et bientôt de plus en plus liée aux bouleversements environnementaux induits par les pays du Nord serait infime et imperceptible.
Les résidents des pays du Nord, indépendamment de leur origine, profitent des flux financiers qui appauvrissent l’Afrique en particulier par le mécanisme de la dette [14]. Ils bénéficient encore des conquêtes sociales qui assurent aux plus démunis un minimum de revenus et de couverture maladie.
En tout premier lieu, les Européens d’origine africaine s’ils veulent se placer dans une perspective anti-impérialiste se doivent de dénoncer les spoliations financières et le pillage des matières premières qui entretiennent le circuit de renforcement de l’émigration économique. Même relégué dans une banlieue ghetto, bénéficiant du RSA et de la CMU, un ‘indigène’ de la république tire avantage d’une électricité peu chère car Areva assure son approvisionnement en uranium au Niger en soutenant une guerre au Mali.
Badia Benjellounmédecin
[3Germaine Tillon, Le Harem et les cousins, éditions du Seuil, 1966 ; Youssef Courrbage et Emmanuel Todd, Le rendez-vous des civilisations, éditions du Seuil, 2007
[4Voir Edward Bernays, préface de Normand Baillageon, Propaganda : Comment manipuler l’opinion en démocratie, Zones, 2007. En ligne
[5NDLR. En même temps qu’ils étaient aussi remplacés en Europe par les premiers « travailleurs coloniaux » complétant ainsi le travail forcé non rémunéré déjà exigé d’eux dans les colonies.
[6NDLR. Jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, le patronat occidental privilégiait l’immigration en provenance d’Europe de l’Est et du Sud dans la mesure où ces populations semblaient plus proches géographiquement et plus facilement adaptables aux normes productivistes et à la culture dominante. Ce qui, en dépit d’une légende récemment répandue, n’empêchait pas les manifestations d’un racisme violent visant tant les immigrés juifs que les immigrés chrétiens d’origine slave ou méditerranéenne. C’est seulement grâce à la mobilisation de la résistance antinazie et aux politiques interventionnistes d’État des « trente glorieuses » que ces populations purent être progressivement intégrées dans leur milieu de travail et dans la vie sociale. La politique de soumission ayant rendu avec le temps les populations coloniales plus « compatibles » avec les exigences du patronat après 1945, au moment où les communistes lançaient de leur côté des politiques de développement endogène en Europe de l’Est limitant l’émigration, le recours à l’exploitation de la main-d’œuvre des colonies et ex-colonies devint dès lors à leurs yeux préférable. C’était juste avant l’organisation de la « crise » à partir du milieu des années 1970 et qui allait empêcher le prolongement des processus d’intégration des classes populaires.
[7NDLR. Depuis l’antiquité, y compris dans la Grèce antique et partout dans le monde chrétien, les femmes « de bonne tenue » couvraient leurs cheveux, leurs oreilles et souvent leur cou par pudeur ou pour éviter d’être importunées. C’est dans les milieux des élites des cours princières européennes que cette tradition commença à disparaître avec le découvrement des cheveux puis les décolletés. La Révolution moderne, partie des pays occidentaux, a donc été autant un processus de promotion sociale de certaines catégories populaires qu’un processus d’acculturation des classes dominées par les valeurs des classes dominantes. Le féminisme, dans ses diverses moutures socialement contradictoires, pouvant dans ce contexte être utilisé autant comme moyen d’embourgeoisement de certaines femmes que comme un élément dans la lutte plus générale pour l’émancipation des classes populaires et l’affirmation de leurs valeurs propres.
[8NDLR. Qui reprenait sur un mode plus « moderne » et en les recyclant les vieux préjugés islamophobes hérités des croisades et de la période coloniale, un peu sur le modèle de l’antisémitisme judéophobe moderne qui recyclait plusieurs préjugés de l’anti-judaïsme chrétien.
[9NDLR. L’incompréhension mutuelle sur cette question entre l’Occident post-chrétien et l’islam provient entre autre du fait que dans le Nouveau Testament, Saint-Paul impose le foulard aux femmes au nom de ce qu’il affirme être leur infériorité par rapport aux hommes alors que dans le Coran, cette prescription (reprenant la tradition abrahamique et méditerranéenne), n’est justifiée que par le droit des femmes à se protéger des éventuelles agressions masculines.
[10NDLR. L’islam sunnite ignorant l’existence d’une hiérarchie religieuse établie, ses règles sont stables et ne peuvent être modifiées par une quelconque décision épiscopale. Chaque musulman/e est laissé/e libre de son choix de suivre ou de ne pas suivre les différentes interprétations possibles du texte sacré émises par différents savants et écoles de pensée religieuses. Dans le monde musulman, c’est traditionnellement le pouvoir politique qui a plutôt cherché à dominer et exploiter le religieux, alors que la religion tendait à constituer un espace de liberté et de libre discussion. D’où les malentendus entre modernistes occidentalistes et partisans de la liberté s’appuyant sur les traditions religieuses libertaires inhérentes à l’islam. Concernant l’usure et la spéculation, et même si les pouvoirs politiques dominant à l’heure actuelle dans les pays musulmans poussent à faire des compromis sur cette question, il n’en reste pas moins que la loi de l’interdiction absolue des règles de bases du capitalisme ne peut être levée par aucune institution religieuse, ce qui donne à l’islam son potentiel révolutionnaire incompressible. Raison qui explique entre autre la méfiance à son égard de toutes les puissances capitalistes qui souhaitent manifestement diaboliser l’islam tout en forgeant un islam « soft », un « islamisme » purement ritualiste et « identitaire », violent ou pacifique selon les besoins impérialistes, mais ne portant plus aucun projet social, politique et économique alternatif. Processus de stérilisation des questionnements sociaux qui était plus facile à réaliser dans le christianisme par le biais de la soumission des Eglises hiérarchisées et dans le judaïsme à cause de sa tribalisation et de sa prise en main par le sionisme. Processus constatable y compris dans le monde « laïc » avec la stérilisation des idées révolutionnaires au sein de beaucoup de partis socialistes et communistes.
[11NDLR : Ijtihad : Terme islamique signifiant l’effort que tout musulman doit faire pour étudier et interpréter librement le texte sacré. Méthode qui fut appliquée dans les premiers siècles de l’islam jusqu’à ce que le gros des chercheurs religieux liés aux pouvoirs politiques arrivent à la conclusion que toutes les questions sociales, juridiques, économiques, politiques, éthiques ayant été examinées et ayant obtenu des réponses, il ne restait plus qu’à examiner les questions directement liées au seul développement des techniques,. Ce qu’on a appelé « la fermeture des portes de l’ijtihad », phénomène qui n’a jamais fait consensus et qui a été remis en cause, encore assez partiellement, depuis une centaine d’années, en réaction au colonialisme et à la stagnation des sociétés musulmanes. Par extension, le Coran étant pour les musulmans un guide expliquant le « Livre explicite » englobant toute la création, la démarche d’ijtihad peut être étendue à toute activité de recherche scientifique, le Coran soulignant que la foi ne peut s’opposer à la raison.
[12Voir la contribution de Nicolas Bancel dans Postcolonial studies : mode d’emploi, publiée aux Presses universitaires de Lyon, 2013
[13NDLR. Rappelons par ailleurs que si les USA, donneurs de leçons en matière des droits de l’homme, représentent 5% de la population mondiale, 25% de tous les prisonniers dans le monde se trouvent dans les prisons des USA, pour beaucoup privatisées. Main-d’œuvre désormais rentabilisée donc, au point d’être en état de concurrencer pour le bénéfice des patrons les bas salaires des maquiladores qu’ils avaient implantés du côté mexicain de la frontière avec les USA.
[14Le Comité pour l’annulation de la dette des pays du Tiers Monde avait évalué il y a quelques années que pour un dollar US prêté à l’Afrique, les pays du Nord en recevaient quatre.
http://www.lapenseelibre.org/article-feminisme-races-et-secateur-du-re...

samedi 4 janvier 2014

La construction sociale de la Violence dans la société...

Le service militaire ou la production sociale d’une classe de sexe dominante

Au-delà des larmes des hommes

Extraits de la présentation du livre de Pinar SELEK, Devenir homme en rampant, Paris, l’Harmattan, par Jules Falquet :
L’interrogation première de Pınar Selek [1] était simple : qu’est-ce qui transforme au fil des années un innocent enfant en un adulte assassin ? La construction sociale de la violence, son lien avec la “virilité” et le service militaire — mais aussi de manière plus générale la (re)production de sociétés autoritaires et hiérarchiques et l’organisation de l’oppression des femmes — se trouvent au cœur de Devenir un homme en rampant.
À l’heure où se développent des discours masculinistes sur les hommes comme “victimes de la domination masculine”, Pınar Selek nous permet de penser plus loin. Dans la ligne des travaux sur les hommes comme dominants, elle nous invite ici à une profonde analyse des liens entre la construction sociale des hommes et la production structurelle du pouvoir masculin et de la hiérarchie sociale.

Une violence considérable et ses effets

Même si elle ne semble pas spécifique au service militaire turc et qu’on la retrouve dans toutes les armées, la violence incessante, arbitraire et brutale qui est exercée contre les jeunes recrues, tout particulièrement pendant la première période — celle des classes — constitue l’un des thèmes les plus saillants des témoignages.
Dès l’entrée dans la caserne, commence la description parfois difficilement soutenable de la violence exercée par ce qui apparaît comme une institution totale — rappelant les prisons, les hôpitaux psychiatriques, voire même les camps de concentration. Tous les éléments de la déshumanisation se déploient l’un après l’autre :
Tonte systématique de jeunes recrues, mise à nu pour l’examen “médical”, traitement anonyme et pluie d’injures. Les uniformes grotesques, de taille inadaptée, l’entassement dans des lieux inconnus, l’obligation d’user d’un langage hiérarchique et dépersonnalisant, organisent l’humiliation et le dépouillement de l’individualité, provoquant un sentiment d’aliénation poignant chez la plupart des recrues. Ces premiers mois de classes sont faits d’appels interminables dans l’aube glacée, d’humiliations incessantes et de violence physique permanente. Beaucoup évoquent cette période avec horreur, soulignant que la principale tactique possible pour la supporter consistait, ils s’en sont vite rendu compte, à “devenir intelligent”, c’est-à-dire accepter de courber l’échine et de ramper.
Non seulement les récits rapportés sont choquants, mais Pınar Selek souligne les effets traumatiques à moyen terme de ces violences, qui induiraient un certain nombre de comportements durables. Pour qui s’intéresse aux effets psychodynamiques de la torture — comme j’ai eu l’occasion de le faire [2]— il est particulièrement significatif de retrouver chez les recrues le syndrome “d’impuissance apprise”, qui converge avec l’idée de “devenir intelligent” et consiste à ne pas réagir devant l’insupportable, à se laisser faire quand l’on n’a manifestement pas le rapport de force.
Cependant, les recherches en psychologie sociale montrent bien que la violence n’a rien d’une “pulsion” pré ou a-sociale : elle n’existe que grâce à un contexte matériel et idéel (des mécanismes de justification et de légitimation) qui lui donne sa forme et son sens [3]. En ce sens, il est intéressant d’analyser la rationalisation par les soldats des violences subies, sur laquelle Pınar Selek revient plusieurs fois. Comme on l’a vu, un des mécanismes de légitimation consiste pour les jeunes recrues à penser que la violence des gradés exprime un “amour” paternel, qu’elle est justifiée par un principe supérieur, “maintenir l’ordre” et défendre la Patrie. Le caractère “inévitable” de la relation où s’exercent les violences et la légitimité sociale des personnes maltraitantes joue également un grand rôle dans l’organisation de la violence du service militaire, dans son acceptation et dans ses effets.
Ne pas se laisser aveugler par les larmes des hommes
Le constat de l’importance considérable de la violence peut conduire à deux séries d’interprétations. La première consiste à compatir avec les malheureux Mehmetçik ainsi maltraités, violentés et meurtris. Cependant, ce regard empathique envers des jeunes hommes malmenés, voire brisés par une structure totalitaire, peut conduire à plaindre les soldats en mettant en avant leur humanité mais en oubliant tout contexte. Par exemple, on souligne que des hommes pleurent et on en déduit que ces larmes signifient qu’ils souffrent même si c’est parce qu’ils viennent de brutaliser une jeune recrue. De l’empathie choquée à l’idée que les hommes sont victimes, puis du victimisme à l’indulgence, le glissement est facile. En considérant les ex-soldats comme traumatisés, victimes d’un effet retard des sévices endurés qui les conduirait malgré eux à reproduire la violence, on peut en arriver à comprendre, voire à justifier, les violences que certains exercent ensuite envers leurs subordonnés dans l’armée, puis éventuellement comme époux, pères ou “hommes” dans la vie civile. L’idée de la violence traumatisante les dédouanerait au moins partiellement de leur responsabilité.
Or, cette lecture est précisément celle des groupes masculinistes [4], groupuscules ultra-conservateurs qui ont développé des lectures victimisantes d’abord des violences, puis plus généralement de l’ensemble des contraintes que la socialisation masculine impose aux hommes, sans les relier à l’acquisition d’un statut dominant. Dans leur interprétation, la violence, l’homosocialité et le déploiement de certaines pratiques homosexuelles occupent une place particulière. S’appuyant notamment sur le travail déjà mentionné de Maurice Godelier, La production des Grands hommes [5], certains insinuent que la socialisation masculine dans les sociétés occidentales ressemble à l’initiation des hommes Baruya — où les aînés imposent aux plus jeunes une brusque séparation du monde des femmes, une violence soudaine, brutale et terrifiante, l’apprentissage de la douleur et l’ingestion de sperme répétée, dans l’entre-soi de la Maison des hommes. Selon eux, la virilité serait produite par la violence exercée par les hommes plus âgés sur les plus jeunes et la manipulation homophobe de l’homosocialité. Ils placent l’accent sur la souffrance des jeunes hommes et évacuent entièrement la question des femmes elles-mêmes. Or Godelier, bien au contraire, souligne surtout la violence que les hommes Baruya exercent collectivement contre les femmes — l’objet de son livre étant justement d’analyser les ressorts de la domination collective des hommes sur les femmes, la “production sociale” de cette domination. En réalité, ce que Godelier met en lumière, c’est la double construction des hommes comme classe sociale, et comme classe dominante.
En plein développement aujourd’hui, les travaux sur la masculinité sont sans cesse menacés de glisser —involontairement ou délibérément — vers des lectures masculinistes qui individualisent et déresponsabilisent les hommes, voire les posent en victimes, effectuant des symétrisations hâtives entre femmes, hommes, homosexuels et trans (en invisibilisant complètement les lesbiennes). Pourtant, ces groupes sont très clairement hiérarchisés dans la société réelle et définis les uns par rapport aux autres dans des rapports d’oppression. En misant le livre de Pınar Selek, il faut nous garder de cet écueil. Certes, les dominant-e-s souffrent aussi. On ne naît pas homme, et pour le devenir il faut payer son écot — mais c’est une souffrance qui “vaut la peine”. Comme nous allons le voir, la violence infligée aux (futurs) dominant-e-s par d’autres dominant-e-s n’a qu’une ressemblance superficielle avec celle infligée par les dominant-e-s aux dominé-e-s.
Une violence contrôlée et pédagogique
La lecture attentive des récits montre qu’en réalité, le déferlement apparemment arbitraire de brutalité est tout ce qu’il y a de plus organisé — des règlements précis lui imposent d’ailleurs certaines limites. Savamment contrôlé, il évoque un processus de conditionnement qu’on peut rapprocher, par exemple, de l’entraînement méthodique des Kaïbiles, les soldats contre-révolutionnaires “d’élite” des années 80 au Guatemala. Basée sur une première phase d’humiliation et de violence suivie d’une promesse d’impunité totale, cette formation synthétisant les connaissances de l’OAS, des dictatures du Cône Sud et de l’armée états-unienne [6] transformait des hommes “normaux”, souvent Indiens et paysans, en terrifiants assassins capables, à froid, d’arracher avec leurs dents la tête d’un coq vivant, pour traumatiser la population civile.
Le travail passionnant de l’activiste-artiste états-unienne Coco Fusco [7] converge avec cette perspective d’analyse. Profondément choquée par la “révélation” de la torture exercée par des femmes à Abu Graïb, Coco Fusco a voulu comprendre comment des personnes lambda devenaient des tortionnaires accompli-e-s. Pour approcher de vrai-e-s profesionnel-le-s, elle s’est intéressée au business en pleine expansion développé par d’anciens militaires et policiers revenus d’Afghanistan ou d’Irak, qui consiste à proposer des formations de résistance à la torture aux travailleur-e-s expatrié-e-s des ONGs et entreprises envoyé-e-s dans des pays “dangereux”. Or, tous les spécialistes le savent, pour comprendre pleinement les logiques de la torture, rien de tel que d’expérimenter les deux côtés de la violence.
Précisément, les récits rapportés par Pınar Selek montrent bien qu’après la cérémonie du serment, les soldats recyclent rapidement l’expérience de la violence qu’ils ont traversée pour l’exercer à leur tour, consciencieusement, sur les nouveaux “bleus”. Loin de l’image de victimes déboussolées d’une violence qu’ils reproduiraient de manière involontaire et erratique, ces hommes s’avèrent pour la plupart parfaitement capables de ne pas être violents tant qu’ils sont en position dominée, mais aussi d’exercer la violence à leur tour dès que leur position hiérarchique supérieure leur confère la légitimité nécessaire. Ainsi, la lecture psychologisante d’une violence incompréhensible qui s’entretiendrait toute seule en produisant des séquelles individuelles conduisant à d’autres comportements violents incontrôlables, échoue à expliquer les pratiques réelles d’exercice ou d’abstention de la violence. En restant au niveau purement individuel et comportementaliste, elle masque l’organisation d’un véritable entraînement à subir puis infliger la violence, à contrôler son administration. Surtout, elle nous détourne de l’acteur qui organise cet entraînement — l’institution militaire et in fine, l’État-nation.

L’acceptation de la hiérarchie comme clé de la production de la classe des hommes

Voyons maintenant ce qui apparaît lorsque l’on parvient à aller au-delà des larmes des hommes. Au bout de trois mois, on l’a dit, les Mehmetçik quittent le rang des “bleus” pour devenir des soldats à part entière. Une nouvelle vie commence pour eux, dans laquelle ils peuvent se décharger des pires corvées sur une nouvelle génération de recrues à qui ils font subir à leur tour vexations et brimades. Même si certains ont des états d’âme, il s’agit globalement d’un mécanisme bien huilé donc le fonctionnement repose sur un renouvellement permanent des soldats “à la base” et sur la progression prévisible de chacun dans la hiérarchie, par le simple effet du temps passé dans l’armée.
La violence pour rendre la hiérarchie désirable
Pınar Selek insiste sur l’importance de la hiérarchie, comme étant l’un des apprentissages essentiels du service militaire. Or, c’est grâce à un mécanisme en deux temps que le service militaire inculque aux jeunes hommes la désirabilité — et du coup, la légitimité — de la hiérarchie. D’abord, en leur faisant subir la violence brutale et massive déjà analysée, qui leur donne le désir de quitter cette position au plus vite, tout en leur fournissant une connaissance intime de la violence qui leur sera utile par la suite. Puis, immédiatement après, en leur donnant le droit d’exercer à leur tour, de manière parfaitement légitime, leur violence sur d’autres soldats plus jeunes, droit qui repose sur leur avancement automatique dans la hiérarchie. Autrement dit : sans hiérarchie, pas d’espoir de cesser de subir la violence ni de pouvoir l’exercer à son tour !
Au lieu d’une violence aveugle et incompréhensible, on voit alors apparaître différents rôles de la violence organisée du service militaire : enseigner à ceux qui la subissent comment l’exercer ; rendre désirable, pour l’éviter, l’ascension rapide dans la hiérarchie, en légitimant la hiérarchie elle-même ; et en prime, aveugler les recrues tout comme le regard extérieur sur ce qui se passe réellement dans l’institution militaire.
Il faut remarquer que les traumatismes potentiellement engendrés par les violences sont minimisés dans le cas du service militaire par la certitude que la violence n’est que passagère. On l’a dit, la violence n’est pas une entité transcendante possédant un sens et des effets universels et atemporels : le sens que donnent les personnes à des gestes dépend éminemment du contexte dans lequel ces gestes sont effectués [8]. Chacun-e sait que dans un cadre S/M consensuel, le pincement appuyé d’une partie sensible du corps ou une humiliation sont vécus de manière très différente de ce qu’ils évoqueraient dans une cellule [9].
Des liens entre hiérarchie, exemption des corvées, vie civile et professionnelle
La survisibilisation de la violence à laquelle il faudrait à tout prix échapper peut également cacher un autre mécanisme clé du désir de progresser dans la hiérarchie : l’exemption des corvées que dans la vie civile, on nomme “travail domestique”. On retrouve ici à nouveau certains éléments analysés par Devreux [10]. Celle-ci n’avait pas manqué de s’étonner de l’apparent paradoxe qui veut que les hommes accomplissent dans l’armée des tâches qu’ils ne font “jamais” gratuitement dans la vie civile — cuisiner, laver leurs vêtements à la main, faire leur lit au carré ou balayer avec application. Or, Devreux utilise le même genre de grille d’analyse que celle de Godelier : non pas l’inculcation individuelle d’une “masculinité” somme toute difficile à cerner, mais la production sociale et collective des hommes comme dominants. Elle constate du coup que les soldats acceptent d’autant mieux d’effectuer ces tâches humiliantes car assimilées aux tâches domestiques réputées féminines, qu’ils savent qu’il s’agit d’une simple parenthèse dans leur vie.
En effet, quand ils se rendent en permission, ils trouvent tout naturel de confier à nouveau leur linge sale à leur mère/compagne/sœur. Surtout, Devreux a souligné qu’au sein de l’institution militaire elle-même, se décharger de ces tâches sur des soldats moins gradés constituait une puissante motivation pour tenter de monter dans la hiérarchie.
En d’autres termes, les hommes comprennent tout l’intérêt de la hiérarchie en découvrant qu’elle leur permet d’échapper aux corvées du travail domestique.
Enfin, l’apprentissage de la hiérarchie entre hommes — la connaissance précise et l’acceptation de la place que l’on y occupe — peut être aisément mobilisé et constitue pour les hommes un “plus” dans d’autres domaines de la vie sociale, en particulier dans la vie professionnelle. La féministe dominicaine Magaly Pineda [11] suggéra un jour que la pratique assidue du football, en équipe, ancrait chez les garçons des habitudes d’agir ensemble efficacement, chacun à sa place, habitudes qu’ils pouvaient ensuite facilement recycler dans d’autres espaces. Andrée Michel pour sa part a bien montré l’existence de liens profonds entre l’emploi civil et le complexe-militaro-industriel, notamment dans le domaine de la taylorisation du travail induite par les logiques de production de l’industrie militaire [12]. En tout état de cause, l’acquisition à travers le service militaire d’un ensemble de qualifications techniques mais aussi de savoir-être (en particulier la docilité et le conformisme tant que l’on ne peut progresser dans la hiérarchie), s’avère extrêmement importante pour l’insertion privilégiées des hommes sur le marché du travail.
Produire la classe des hommes
Comme on le sait depuis la critique fondatrice du naturalisme par Colette Guillaumin [13], femmes et hommes ne sont pas des catégories naturelles mais des construits sociaux, plus précisément des classes de sexe [14]. L’une des grandes difficultés des femmes, comme l’avait déjà souligné Flora Tristan en affirmant qu’elles devaient elles aussi “faire leur 89” et se structurer en classe [15], est d’acquérir une conscience commune. Généralement séparées les unes des autres dans leurs unités familiales, elles n’ont que peu d’occasions dans les sociétés dites complexes, d’accéder à des expériences collectives et exclusives qui les “souderaient”. Pour les hommes en revanche, le service militaire tel que Pınar Selek nous le donne à voir, se révèle une pièce clé du dispositif qui les transforme en membres d’une classe de sexe unifiée, consciente d’elle-même — et dominante.
Ainsi, le service militaire permet d’abord de réunir matériellement les hommes et de les unir symboliquement dans une idéologie patriotique commune hautement valorisée, sous l’œil ému des familles. Il permet de dépasser momentanément leurs profondes différences de classe et de “race”. L’important est de créer une unité apparente, organisée ici autour d’un critère somatique précis : sont potentiellement admis dans ce groupe, pour peu qu’ils fassent un effort d’adaptation-simulation-conformité durant quelques mois, tous les porteurs de pénis, et eux seuls. L’exclusion radicale et systématique des femmes définit en creux la classe des hommes et surtout lui donne sens. C’est en effet l’existence des femmes et simultanément leur exclusion qui rend acceptable, pour les hommes, leur nécessaire période en tant que “bleus”. En effet, les hommes peuvent accepter de passer un moment au plus bas de la classe des hommes, parce qu’ils savent pertinemment qu’il y a encore quelqu’un en dessous d’eux — l’ensemble des femmes. Cela rend beaucoup plus supportable leur position subordonnée de « bleus », de toute façon assez brève (90 jours dans une vie). Cette idée rejoint ce que Paola Tabet [16] appelle “la grande arnaque”, lorsqu’elle montre que l’homme le plus misérable et dominé trouve presque toujours la possibilité, au moins, de s’offrir une pute [17].
Jules Falquet, 2013. Préface au livre de Pinar SELEK, Devenir homme en rampant, Paris, l’Harmattan.
[1suite aux menaces proférées par l’instigateur présumé du meurtre de Hrant Dink (Important intellectuel, journaliste et écrivain arménien dont l’assassinat en janvier 2007 a indigné l’opinion), contre le romancier Orhan Pamuk et l’ensemble des écrivain-e-s et intellectuel-le-s du pays, au moment où il sortait du tribunal
[2Falquet, Jules, 1997. "La violence domestique comme torture, réflexions sur la violence comme système à partir du cas salvadorien". Nouvelles Questions Féministes, Vol. 18, 3-4, pp 129-160.
[3Bandura, Albert,1975, Análisis del aprendizaje social de la agresión. In Ribes Iñesta, Emilio ; Bandura, Albert (compilateurs) (1975). Modificación de la conducta : análisis de la agresión y de la delincuencia. México : Trillas.
[4Illustration de la facilité de « glisser » d’une position critique à une position complaisante : historiquement, un courant du masculinisme trouve sa source chez des hommes se considérant pro-féministes et progressistes, qui s’interrogeaient sur leur « être masculin » : Blais, Mélissa ; Dupuis-Déri, Francis, (eds.), 2008. Le mouvement masculiniste au Québec. L’antiféminisme démasqué, Montréal, Les Éditions du remue-ménage, p. 258.
[5Godelier, op. cit.
[6Robin, Marie-Monique. 2004. Escadrons de la mort, l’école française. Paris : La Découverte. 456 p
[7Fusco, Coco, 2008, Petit manuel de torture à l’usage des femmes-soldats, traduit de l’américain par François Cusset, Paris, Les Prairies ordinaires, 128 p.
[8Martín Baró, Ignacio (compilateur). 1990. Psicología social de la guerra : trauma y terapia. San Salvador : UCA.
[9Même si des liens complexes peuvent être culturellement établis entre les deux situations.
[10Devreux, Anne-Marie, 1997, « Des appelés, des armes et des femmes : l’apprentissage de la domination masculine à l’armée », Nouvelles Questions Féministes, Vol. 18, No. 3/4, pp. 49-78.
[11Commentaire lors d’un atelier de réflexion féministe, San Salvador, novembre 1993.
[12Michel, op. cit.
[13Guillaumin, Colette. Sexe, race et pratique du pouvoir. L’idée de Nature. Paris : Côté-femmes.
[14Ces deux classes sont dialectiquement liées par les rapports sociaux de sexe, organisés en l’occurrence par le sexage, ou appropriation physique directe, individuelle et collective.
[15On verra aussi à ce sujet le travail théorique d’Elsa Galerand sur la mobilisation d’un collectif de « femmes » dans le cadre de la fédération internationales de groupes de femmes la Marche mondiale des femmes : Galerand, Elsa. 2006. « Retour sur la genèse de la Marche mondiale des femmes (1995-2001). Rapports sociaux de sexe et contradictions entre femmes ». Travail et mondialisation. Confrontations Nord/Sud. Cahiers du Genre, n°40. Pp 163-202.
[16Tabet, Paola. 2004. La grande arnaque. Sexualité des femmes et échange économico-sexuel. Paris, l’Harmattan, 207 p.
[17En général, une membre de la classe des femmes, éventuellement, un homme socialement féminisé.