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mercredi 8 mai 2013
samedi 26 janvier 2013
Le poète a toujours raison...
Almagul Menliabayeva
La fin du monde…
- Les femmes se terrent
comme des petits lapins blancs
Les hommes toujours fiers
à bras se rongent les ongles
Des cliquetis d’armes se
font entendre au loin
Un silence succède à un
autre silence
Des plages de sang se répandent
sur les terres
Des nuages violets courent très vite au-dessus des têtes
Personne ne sait d’où
provient le chaos
- Des câbles à haute
tension grésillent à terre comme des mourants
Les portables ne répondent
plus à personne
On est obligé de croiser
les yeux terrifiés d’un voisin
de courir en pleurs dans
les bras d’une mère
de s’agenouiller sur sa
bêtise et de répéter des formules magiques
- Dans l’espace dévasté,
rien ne répond aux souvenirs
Seuls des éclairs zèbrent
les consciences de traits noirs
Tout à coup des ailes
d’ange volent dans le ciel
ce ne sont que des draps
blancs emportés par le cyclone
- Devant ce vide de sens
des centaines de milliers d’humains se suicident
pour échapper aux
questions qu’ils se posent
Des cendres commencent à
tomber comme une neige de la mort
et le froid saisit les
égarés
Dans les maisons plongées
dans le noir
proies du vent des volets
battants terrifient
Quelques rares bougies
allumées éclairent la peur
- La télécommande ne sert
plus à guider l’existence
l’écran noir, les radios
silence, les téléphones sans sonorité
Les mouvements se figent
Tout concourt à la vision
d’une fin du monde
Quelques super héros se promènent encore toutes sirènes hurlantes
dans l’horizon déchiré
- Enfin une aube sale se
réveille sur l’Europe
la panne générale
d’électricité en ce jour de solstice d’hiver
a rayé de la carte la
moitié d’une population
Quelques yeux hagards
regardent l’avenir avec méfiance
mais quand le courant se
rétablit enfin
la vie effrénée reprend de
plus belle
Benoist
Magnat
Écrit
le 20 décembre 2012-12-20
mardi 27 mars 2012
mardi 21 juin 2011
Auprés de mon arbre je vivais heureux...
« Auprès de mon arbre je vivais heureux » chantait Brassens à l’unisson du ressenti de beaucoup d’entre nous, quoique rarement exprimé dans la vie courante souvent citadine et artificielle.
Aussi ai-je plaisir à évoquer ici un sujet qui fait une pause dans l’actualité fournie de cette année pour nous délasser un peu des évènements dont les médias nous entretiennent chaque jour. Comme notre poète guitariste j’aime les arbres et désire vous faire partager cette pacifique affection pour le bonheur que leur sérénité inspire habituellement.
Mais j’ai bien conscience de l’étrangeté de ce propos dans un monde de vitesse et de changement perpétuel quand les arbres font au contraire l’éloge de la lenteur. Ils croissent en effet tranquillement pendant de longues durées en suivant paisiblement le rythme des saisons tout en laissant apparaître des transformations progressives auxquelles nous avons tout le loisir de nous habituer : après l’hiver viendront les pousses du printemps. Et puis c’est idiot à dire, mais les arbres restent à leur place (et n’usurpent pas celle d’autrui comme certains dont je préfère taire le nom) : on peut toujours les retrouver là où ils sont, et ont toujours été, ce qui est une preuve de rassurante permanence assortie de modestie.
- Cependant, et c’est ce qui est paradoxal, leur immobilité nous suit tout au long de notre vie : je pense à ces balançoires que l’on suspendait aux branches et qui bourdonnaient de rires ou à ces sapins de Noël qui ont illuminé nos souvenirs d’enfance mais aussi à tous ces arbres familiers auxquels tout gamin je grimpais jusqu’à la cime pour me sentir plus grand que j’étais en réalité, et qui sont à présent toujours aussi humbles mais encore plus majestueux qu’avant, et qui me survivront, ce qui est finalement une leçon de vie. Je ressens avec eux une sorte de compagnonnage aimable qui ne me tient pas rigueur de leurs branches coupées pour faire des arcs et des flèches, moi qui ai toujours pensé que les indiens étaient plus malins que ces cowboys prétentieux et bruyants dont je lisais pourtant les histoires dans les bandes dessinées.
- Quand je repense à ces moments de jeu durant les grandes vacances que je passais dans les bois à chasser d’invisibles ennemis avec mes camarades, et à monter aux palombières, je ressens encore aujourd’hui l’ivresse magique que j’éprouvais alors en me demandant combien d’enfants peuvent encore savourer un tel bonheur loin des parents que nous retrouvions seulement pour les repas, et qui ne s’inquiétaient nullement de nos errances sauvages, ce dont je leur suis toujours reconnaissant en raison de l’amour d’une liberté responsable que cela m’enseigna pour toujours, et de la confiance que cela préservait entre nous.
- Et puis il y a la beauté des arbres : leurs élancements vers le ciel sont une prière secrète et les couleurs sublimes dont ils se parent une fête pour l’œil d’où se dégage un charme apaisant fondé sur une infinité de nuances qui nous parle du temps qui passe et du temps qu’il fait, et donc de la palette diverse des émotions et sentiments, mais avec la légèreté des feuilles et l’impalpable murmure du vent. Les moments de vacances que j’ai passés dans mon hamac sous la fraîcheur de la ramure en été m’ont toujours comblé d’une joie profonde, surtout quand mes rêveries étaient accompagnées par le chant des oiseaux. Je devenais alors musicien, moi qui n’ai jamais distingué le do d’un ré, ou même navigateur de songes.
- Parfois en effet je m’embarquais en douce à bord de solides galions hauturiers tout de bois vêtus, souvent pirates, qui venaient farouchement prendre d’assaut les vaisseaux de quelque prince célèbre pour s’emparer de ses richesses et lui ravir sa dulcinée. Il arrivait aussi qu’en haut du mat taillé dans le tronc d’un hêtre de haute futaie la vigie découvrit des terres inconnues où j’abordais en lisière de forêts mystérieuses et profondes peuplées d’indigènes nonchalants ou cruels pendant que dans le ventre du navire la puissante charpente de chêne continuait de gémir sous les mouvements des vagues comme pour l’annonce d’un improbable enfantement.
- Je me suis alors souvent demandé comment l’humanité, qui a créé chez nous cette absurde séparation entre nature et culture, aurait pu accoucher d’elle-même sans le secours des arbres. Imaginons un moment l’absence du feu pour l’homme préhistorique condamné au froid par des temps polaires, incapable de confectionner des lances pour chasser, et donc probablement de survivre, ou obligé de manger cru, ce qui aurait modifié notre civilisation. Imaginons les huttes et les maisons, ou les palissades et fortifications qui ne nous auraient pas protégés, les manches de houes ou les socs des charrues sans lesquelles toute culture de la terre eût été difficile, les meubles qui n’auraient pas été construits dans la senteur des copeaux et le rythme de la varlope, les boutres ou caravelles calfatés à la résine odorante qui n’auraient pas transporté les marchandises et les populations d’un bout à l’autre des mers, les fruits que nous n’aurions jamais goutés, les parfums et médecines qui nous seraient toujours inconnus, les livres qui n’auraient jamais été imprimés…
- En réalité, sans arbres, la face du monde aurait été changée car la guerre de Troie et son fameux cheval en bois n’auraient pu exister, ce qui aurait sauvé la pauvre Iphigénie. Ulysse lui-même aurait pu rester tranquillement près de sa femme et de son fils sans succomber aux charmes de Circé. Toute la mythologie serait donc à revoir car il n’y aurait plus de pommes au Jardin des Hespérides, les nymphes ne se cacheraient plus dans les bois pour échapper aux assiduités de Zeus, Artémis n’aurait plus d’arc pour chasser, Pan ne charmerait personne au son de sa flûte, les lauriers d’Apollon ne couronnerait plus les vainqueurs des jeux, Héraclès perdrait sa massue d’olivier et Athéna son symbole de paix et de chasteté. Et moi je n’aurais plus cette huile succulente pour faire le régime crétois que ma santé et ma gourmandise réclament, ce qui est proprement impensable !
- Comme nous serions démunis sans ces forêts mystérieuses qui abritent nos mythes tout emplis d’elfes ou de lutins, mais aussi de nos peurs : loups, ogres, démons, hors-la-loi dangereux ou marginaux à la Robin des bois ! Que seraient sans arbres les rituels sacrés des druides et de nombreuses religions antiques ? Pourquoi disparaîtraient de notre mémoire celui de la sagesse ou des palabres en Afrique, le chêne sous lequel Saint Louis rendait dit-on la justice, et les peupliers de la liberté que l’on plantait pendant la Révolution ? Sans eux notre existence serait désorientée car nous n’aurions plus d’histoires à nous raconter ni d’Histoire tout court. Et la philosophie elle-même serait en manque de son arbre de Porphyre…
- En leur absence il n’y aurait point de racines ou de fondations qui tiennent dans les profondeurs du sol ou des êtres les choses et les désirs qui sont la vérité de ce que nous préférons oublier pour nous la cacher à nous-mêmes, ni de parents connus ou inconnus à accrocher aux arbres généalogiques des familles pour mieux nous repérer, ni de parcours buissonnant qui fait de cet illustre végétal un très lointain ancêtre. Sans arbres les amoureux n’auraient plus de support pour graver leurs noms et leurs promesses et nous serions orphelins de ce symbole de vie et de développement. Même les pendus seraient en déshérence et Villon pourrait aller se rhabiller. La Bible serait muette sur l’arbre de la connaissance du bien et du mal qui préside en réalité aux choses du sexe, ce péché originel sans lequel le monde serait bien falot.
- Pire encore, l’univers s’effondrerait sur lui-même sans ces pylônes de hautes ramures qui tel Atlas sur ses épaules soutiennent au-dessus de nos têtes le ciel tout entier avec le soleil et les étoiles. Notre spiritualité qui interroge ce qui nous dépasse disparaîtrait alors en entrainant dans sa chute la vie elle-même, faute d’oxygène et de biodiversité. Difficile alors de nous raccrocher à quelque vieille branche comme l’on dit familièrement, d’autant que l’arbre de nos illusions et de nos croyances serait impuissant à nous cacher la forêt des réalités du monde et précipiterait notre perte.
- Fort heureusement nous ne sommes pas encore rendus à cette extrémité et pouvons encore sourire dans l’attente d’une grande question existentielle : « hêtre ou ne pas être » à laquelle Raymond Queneau a peut-être déjà répondu en affirmant : « Il n’y a que deux sortes d'arbres : les hêtres et les non hêtres ». Mais pour moi cela ne me préoccupe guère, car c’est au fruit que l’on reconnait l’arbre.
APL
samedi 30 avril 2011
L a Rage du Sage...
"La Rage du Sage", par Alain Damasio
La Rage du Sage est un communiqué poético-politique signé Alain Damasio, publié dans le livret d’un CD single du groupe Sliver (Memento Mori). Dans cette première partie, il jette un regard lucido-féroce une société qui virtualise de plus en plus ses liens...
"Notre époque a un problème d’étoffe.
Le tissu social se troue et il défibre. Les relations humaines sont remplacées par leur calque virtuel : les réseaux. La socialité molle nous traverse comme du beurre. Nos fibres ne vibrent plus, elles conduisent. On a recâblé nos nerfs avec de la fibre optique. Les visages qu’on embrassait disparaissent derrière leur photo. Les gestes qu’on attend restent à la surface du plasma : vidéo. Tout se dématérialise : la musique, la pellicule, l’humeur. La voix. La présence.
MÊME LE TOUCHER A TROUVÉ SON ERSATZ, SOUS MODE VIBREUR.
De toutes parts ça envoie grave et ça reçoit, ça transfère et ça retransmet, ça télécharge. Ça circule. Textes, sons, images, données. Tout passe. Et pourtant, c’est comme si rien ne se passait. Ou se passait ailleurs, dans le dos des réseaux. Plus assez d’absences, de laps et de stases, de blackouts, de temps syncopé. Sois joignable, toujours, bippe l’injonction. Moi, je DISJONCTE.
BLOGITO ERGO SUM
Je n’ai jamais autant communiqué depuis que je ne nique plus. Je fume mail sur mail, sinon je skype. Et j’ai ouvert hier mon site, comme tout le monde, sur ego.com. Facebook pour le coeur, Meetic pour le cul, Linkedln pour le biz. Avec quelques SMS dans les interstices, pour le flux. Avec ma poignée de « t ’es où ? », « j’arrive », « on se tient Au jus » jetée en graines stériles sur un quai bondé-solitaire et la litanie des forums du soir, quand je rentre à la niche, des mails qui font ding et des smileys qui font rire.
IVRE DU MOT VIVRE – MAIS PERSONNE POUR CONJUGUER
l am what I am. La formule de Picasso a été hackée : je ne vous cherche pas, je me trouve. Dans ma conforteresse, dans le miroir de mon écran plat, dans le rut froid de la rue. I am. ÊTRE SOI. PLUTÔT QU’ÊTRE AVEC.
Voici venir le règne rond des citoyens-bulles, lovés dans leur technococon. Aujourd’hui c’est la trilogie mobile-baladeur-portable qui nous couve : main-clavier, oeil-écran, oreilles qui casquent. Demain ce sera la greffe adéquate, sur le nevraxe cervical : l’objet nomade totalitaire.
L’ humain 2.0 arrive. En pantoufle.
Dans sa chrysalide casual, qui filtre pour nous le monde extérieur, le gère pour nous, place entre lui et nous ses touches, ses sons, ses écrans et ses flux - bip, mail, pubs, spam et faq ! Qu’on reste surtout calé en boucle, connected, dans le tempo fade des feedbacks et des backups, à manipuler des interfaces fluides et des menus déroulants, à cliquer-copier-coller, temps court et courte vue. Mais fiers pourtant, comme un petit dieu auquel le fantôme électronique du monde répondrait. Au doigt et à l’oeil. Natürlich.
Plus le monde recule dans la brume des réseaux, plus les autres deviennent des figures floues (vaguement amies, vaguement dangereuses) et plus le besoin d’appropriation de ce monde, le besoin d’outils qui soient aussi des filtres, grandit. C’est le cercle.
LES RÉSEAUX DE SOCIALlTÉ AGGRAVENT AUTANT L’ABSENCE DE L’AUTRE QU’ILS LA CONJURENT.
Les systèmes de sécurité - glacés optiques et faillibles - font tout aussi peur qu’ils rassurent. Alors qu’un simple regard humain et trois mots, échangés dans une rame anonyme, redéplieraient une sérénité tangible.
Dans ce 21e naissant, le sentiment collectif ne se vit plus sous forme de familles ou de groupes, mais de grappes structurées par affinités de consommation : les « communautés » , en langage net. Tu aimes quelle zik, quels films, tu joues à quoi ? Aussitôt repérées et mûries, ces grappes sont vendangées par les golems du datamining, avec leur immense base de données, pour presser le profit de nos jus.
Ainsi je m’affiche sur le mur de Facebook avec l’ensemble de mes livres lus, des sons que j’aime, des films que je n’ai pas vus. Avec mes idoles, mes sisters et mes amis. Avec mes goûts, mes photos de fête, mes liens, mes besoins, mes achats potentiels, mon lifestyle, ma singularité, mes régularités. Et j’alimente, en toute conscience, le plus gigantesque fichage consenti de l’histoire du marketing personnalisé. Je me donne, à nu, et mieux : je leur livre mes potes, mes groupes, mes clubs. Fragment dividuel par fragment dividuel, de la plus idéale façon pour une exploitation commerciale optimale : b i e n c l a s s é e t b i e n s é r i é.
« En publiant un Contenu utilisateur sur tout ou partie du Site, vous concédez expressément à la Société une licence irrévocable, perpétuelle, non exclusive, transférable et pour le monde entier, sans rétribution financière de sa part, d’utiliser, copier, representer, diffuser, reformater, traduire, extraire et distribuer ce Contenu utilisateur, à des fins commerciales, publicitaires ou autres, sur le Site ou en relation avec le Site (ou dans le cadre de sa promotion), de créer des oeuvres derivées du Contenu utilisateur ou de l’incorporer à d’autres créations, et d’en concéder des sous-licences des éléments cités. » – Charte de Facebook.
- Alors ?
- Je m’en fous, c’est cool. Tout le monde est sur Facebook.
- Je m’en fous, c’est cool. Tout le monde est sur Facebook.
LÈVE-TOI ET TRAME !
C’est comme si, par miracle, la liberté vraie devait naître désormais d’un ISOLEMENT CONNECTÉ. Et non plus de ce que m’offrent l’amour et l’amitié, avec leur épaisseur de tensions riches. Et non plus ce que m’ouvrent mes bandes et mes meutes, même minuscules.
ON NE PARTAGE PLUS : ON S’AGRÈGE. ON NE SE TOUCHE PLUS MAIS « ON GARDE LE CONTACT ».
Le moi-Île est une invention occidentale. Une connerie. Morbide de surcroît. Tout à l’inverse, le soi qui vit est un carrefour, un échangeur, une place peuplée ou un parc, une multitude, des tribus. Il a l’énergie des champs dans lequel il est pris ; il a les intensités qu’il traverse, suscite et reçoit en liant. Memento Mori !
Trop souvent, je frime ou je hurle à la première personne du singulier quand il faudrait articuler un pluriel. Je me tue à dire je ... Je me tue. Et toi, tu me voues voix !? Chacun chez soi, immolé dans son moi. Chacun ses choix. Ben ouais. Be yourself, comme tout le monde. Alpha blondit et Carla brunit. Hugo Boss. Il a bien de la chance.
Comment dire « NOUS » à la place de Je ? Comme ça se prononce : « NOUE ». Noue, oui, fais des noeuds : dans le paquet lisse des lignes de destins parallèles qui dépriment sur un quai de métro. Au concert ou dans la rue, au bureau, à l’hyper, sous la. pluie, partout où les grumains grumeautent d’un air Mossad : NOUE !
On connaissait la suggestion de René Char : « Un poète doit laisser des traces de son passage, non des preuves. Seules les traces font rêver. » C’était si beau, dit par un résistant d’une telle trempe. Sauf que les traces, 60 ans plus tard, sont devenues, pour nos technopolices, des preuves. Doigt, ongle, cheveu, iris, sang ou sperme, forme de ton visage ou de ta main… Et bientôt la voix. Le corps entier vaut empreinte. Le corps entier pour papier d’identité, haché à grands coups d’hélice ADN.
L’important pourtant devient moins de savoir qui vous êtes que de connaître, à chaque instant, votre position. « Donnez-moi vos coordonnées ». Biométrie, fichage et fichier comptent moins, pour l’aérodynamique moderne du pouvoir, que la géolocalisation en temps réel. Autrement dit : la traçabilité. L’art arachnéen de la trace. Au-delà des matraques et des traques.
Et dans l’échelle des délinquances à sanctionner, nul hasard qu’on trouve désormais au sommet la chasse aux sans-papiers. Rien n’est pire pour ce système qu’un homme sans trace. Paie ton écho.
Tu le sais, ami : le moindre appel que tu passes ou reçois, la moindre page web que tu consultes, le moindre resto que tu paies, sont sus. Tous tes achats, tes connexions, tes déplacements de sous-sol ou de surface, l’entrée de ton immeuble, tes clés à badge et tes cartes à puce, tes billets de concerts, tout ce que tu fais, ami, laisse dans ton dos un long sillage d’écume numérique. Une fine volute digitale d’actes horodatés qui tourbillonnent dans le vent méticuleux de l’archive. Et alors ? Alors rien.
Tu peux circuler.
Le logiciel est par-dessus les toits. Si bleu, si calme.
Rien n’est plus indispensable à nos démocraties-marchés que la circulation des hommes, des données, des véhicules, des produits et de l’argent. Rien n’est potentiellement plus dangereux, en même temps (pour tout pouvoir) que la liberté de cette circulation. Répondre à ce défi impliquait d’abandonner le répressif, trop lent, pas rentable, sans se soumettre au permissif, porte ouverte à toutes les fraudes. La traçabilité offrait une solution élégante puisqu’elle se contente de contrôler continûment le mouvement sans jamais le stopper.
Savoir où est qui, n’importe quand. Au cas où.
L’époque se rêve fluide. Les sas à badge ont remplacé les barbelés ; la camisole chimique ridiculise les électrochocs ; le collier électronique se substitue au carcéral. Partout les angles durs de l’autorité s’arrondissent, le pouvoir nu habille ses emprises, la violence visible s’efface : douceurs occidentales. À la Discipline, on préfère le Contrôle ; aux ordres, les suggestions comportementales ; à la sanction, le harcèlement moral. On ne dirige plus : on coache, on conseille, on manage. Même la figure honnie du flic flotte. L’avenir est au vigile dont la mission est centrale : s’assurer que chacun consomme bien.
La discipline nécessitait des milieux clos (caserne, usine, hôpital, prison) et des gardiens coûteux. Elle exigeait l’énergie des chefs tandis qu’au contrôle suffit la soumission aux chiffres : âge, ventes, objectifs. Un simple respect des normes. Demandées et validées par tous. Puisqu’on a besoin de repères et de règles lorsque tout bouge et doit bouger pour rapporter. Le malaise du millénaire naissant n’est pas tant l’hégémonie gluante du contrôle. C’est que ce contrôle soit moins subi que réclamé . Soit moins une mutation vicieuse du pouvoir hiérarchique que le besoin émergeant d’une dissociété incertaine et paumée qui, faute de solidarité, cherche dans ce contrôle sa sécurité sociale. Techniquement, 1984 est bien là, par le panoptique et la surveillance généralisée.
Mais politiquement, Big Brother a été doublé par sa mère : Big Mother. Big mother ne dirige rien et ne trône en haut d’aucune pyramide. Elle n’a pas besoin de visage puisqu’elle a toutes les figures du confort. Elle n’a même pas besoin de nom puisque chacun l’appelle par son prénom dans l’intimité du noir et de la peur des autres. Big Mother is washing you. Te torche, te dorlote et te couche. Et c’est ce que tu veux, au fond. Parce que tout autour, le monde n’est pas encore assez net pour toi. Pas encore assez blanchi. Et ça, ça fait peur.
LE BANAL CANAL ANAL PAR OU LE CAPITAL T’ENCULE
Commençons par une vérité qui fait mal : si le capitalisme est si poisseux, s’il infiltre partout son liquide, s’il démultiplie de façon fractale ses logiques — de paie et de prostitution — jusqu’aux secteurs qui avaient su jusqu’ici le repousser (l’éducation, l’humanitaire, la militance, l’art…), c’est parce qu’il prend en nous son énergie.
On l’irrigue avec notre sang ; on l’électrise avec nos nerfs ; on le rend intelligent avec nos cerveaux. Il nous manipule avec nos propres mains. Il nous encule avec nos bites dans un anus qu’on dilate comme une étoile pour lui. Il nous fait jouir par toutes nos fentes, par toutes nos brèches, partout où l’appel du besoin est suffisamment béant pour qu’il le comble avec n’importe quel objet, pourvu qu’il ait la forme. Et cette forme, il sait la trouver : question de design.
La fatigue de ce monde, c’est qu’à la libido de l’argent, personne n’échappe. C’est un système d’échange totalitaire soft, sans dehors, sans envers. Qui convertit tout. Le plus pur des militants d’extrême-gauche ne peut pas faire un pas dans une rue occidentale sans alimenter le système. Il boit au bar la bière du capital. Il marche sur le trottoir de Bouygues ou de Vinci. Il porte un pantalon acheté. Même le plus farouche clochard finit toujours par tendre la paume pour une pièce.
Il ne sert à rien de se prétendre contre le capitalisme. Demandez aux gens, tout le monde est contre : tout contre. Il ne sert à rien de se croire au dehors : la marge appartient encore au système et l’alimente même plus puissamment que son centre. Puisqu’elle s’y oppose et donc le dynamise. L’art le plus provocateur ? Il se commercialise sur le marché du luxe. Le rock brut, décérébré, rebelle ? Un défouloir rêvé aux violences qui couvent. Criez au concert, lâchez-vous ! Vous serez plus calme au travail, demain. Suez, je recycle déjà votre sel. Crachez votre haine, je revends la salive.
Face à ça, c’est la colère architecturée qu’il faut atteindre.
Trouver en soi la rage du sage.
C’est du dedans que la révolte virale — le révirus — doit sourdre et contaminer les sangs, comme la rouille ronge au coeur la plaque d’acier qui se croyait inoxydable. Et n’écrivez pas ça « rêvirus ». Ça n’a rien avoir avec le rêve, cette monnaie d’échange pour l’inaction, dont trop d’artiste font tourner la planche à billets.
« En attendant, je gère » persifle le Comité Invisible.
Moins on se sent lié, proches des autres, plus on demande à l’argent d’assurer le lien. On paie un guide pour visiter le bled, une nounou pour nourrir le môme, un resto pour garder ses amis et une pute pour simuler un rapport. On paie même sa santé avec le temps dépensé à la détruire au travail. Parce qu’on est trop cons ? Un peu. Mais surtout parce que l’argent qu’on nous donne pour un temps de travail, on sait qu’on pourra le transformer en n’importe quoi : maison, bouffe, boisson, loisirs, biens, voyages… Et que cette métamorphose d’un temps d’effort en moment de plaisir a quelque chose de magique, qui fascine une pulsion enfantine en nous. Pourrait-on obtenir la même chose en construisant des relations pleines, atteindre le même miracle en partageant, sans médiation, nos tensions et nos sèves ? Oui, et c’est ce que nous faisons dans notre cercle intime, sur le disque surnageant de notre humanité riche. Au-delà, l’argent règne — un océan de pétrole strié de navettes. Et le niveau d’eau monte, qui gagne sur nos archipels, sur nos reliefs. Si bien que pour beaucoup d’entre nous, la surface d’humanité disponible (ce SHD, résidu très agaçant dans l’équation du libéralisme) se réduit à l’espace qu’occupent notre égo et nos pieds.
Le banal canal anal par où le capital t’encule… Tout le monde le sent, au fondement, et à tous, mal il fait. Mais de quoi, au fond, est-il tapissé ? De ta flemme d’un vrai échange ? De ta frilosité des rencontres qui exigent — et t’élèveront pourtant ? De ta rame de te confronter à l’autre, à l’étranger, au pas-de-chez-toi, au hors-de-ton-cercle, d’apprendre à les aimer, et à en prendre le temps ? De tout ça, oui. Payer fait l’économie… de l’échange. L’argent a été inventé pour mettre le monde à distance — en le quantifiant.
Ce sont les liens qui tueront le capitalisme. Le désir des sujets plus fort que le désir d’objets. Tiens, chante ce slam : tous nos biens — les miens, les tiens ou les siens — ne pèsent rien face aux liens.
Hurler contre les riches, chacun le peut. C’est dépasser l’envie d’être riche qui est le plus difficile — quand on comprend qu’habiter sa vie suffit. Que tout vient de l’intensité qu’on met à partager avec ses amis, avec son couple, avec ses bandes, avec l’étranger qui passe. Et que pour toucher ça, ce frisson ample, l’argent est impuissant. Il redevient ce qu’il n’a jamais cessé d’être : du papier.
MEMENTO MORI
Aujourd’hui le monde nous est donné comme une image de synthèse. Ce que les spécialistes de la 3D appellent un mesh : une structure en polygone qu’on peut manipuler sous n’importe quel angle. Et qui accepte tous les points de vue. La pub nous le texture et le personnalise pour nous. Les managers politiques nous l’animent. Et nous, les pousse-boutons, les éleveurs de souris, on « interagit » avec.
L’argent, la communication, la technologie : tout ce qui fonde notre rapport au monde fait écran à la vie. Tout nous connecte — de loin et sans fil — mais rien ne nous relie.
Il devient crucial de retrouver une adhérence, un sol qui crépite sous nos pas, un ciel derrière le logiciel qui fabrique le ciel. De retrouver une main chaude au bout de nos doigts qui tapent sur les cubes du clavier, sans produire une seule note de musique.
On ne peut reprocher au monde de bouger ni de communiquer. Juste d’avoir fait de la communication un impératif et de la mobilité un piège.
Si bien que résister, en occident, à l’aube du XXIe, est d’abord un profond enjeu de rythme. Ce n’est pas l’environnement qu’il faut sauver : c’est le rythme. C’est ça le combat à mener : le rythme, le rythme humain. L’environnement, nous le sauverons de fait quand nous ferons corps avec le monde, quand nous aurons retrouvé le monde qui bat en nous, comme une cloche de bronze, comme un tambour de peau. Dire « environnement », c’est déjà postuler un moi séparé du monde, un moi immonde qui fait de l’espace et du temps un décor. Alors toutes les réalités se valent, oui, tout perd poids ou sens. Tu te balades dans ta voiture en déroulant les paysages comme une cinématique, les voix et le bruit des torrents t’arrivent comme une bande-son, la pluie est une ambiance, tu pourrais écraser ta mère et rouler sur ton gosse, quelle importance, c’est la Matrice — ton corps n’est plus que pulsion scopique, ta rétine fuit… et tout au bout de la route, dans le miroir luisant de l’asphalte, tu vois sourire un fantôme qui sourit comme toi sans dent et sans lèvre et ta bagnole dérape sans fin sur la chaussée molle, tu freines trop tard quelle importance — tu n’habites plus rien depuis longtemps : tu hantes…
Défaites-vous de l’obligation de réagir. Vous n’avez pas à être joignable.
Vous n’avez pas à répondre aux dings de vos mails comme à un sifflet. Vous n’avez pas à cliquer pour exister.
Réagir n’est pas agir, pas plus qu’interagir n’est prendre part au monde.
Agir, c’est créer un acte, aussi modeste soit-il, qui soit pour vous d’une nécessité profonde. Agir c’est ouvrir un espace, même étroit, et un temps, fût-il court, dans lequel une respiration neuve, dépolluée des normes et des médias, soit possible. Et de dilater son coeur avec. Presque toujours, les rythmes qu’on vous suggère ont l’évidence d’une cadence. Et vous calez vos corps pour y répondre. Et vous reformatez vos têtes pour rester synchrone avec le réseau. Vous surfez sur les flux puisque vous êtes nés de la vague. Et vous oubliez de vivre à force de vous fondre dans le mouvement, à force de suivre ceux qui vous donnent le tempo.
Memento Mori. N’oublie pas que tu vas mourir.
Donc que chaque battement de ton coeur est un miracle musical. Chaque bouffée d’air qui entre et sort de tes poumons est un chant. Sens de chaque pas les muscles qui t’emportent et qui vibrent comme des cordes de basse souples — et quand tu marches sur un quai, ajoutes-y le timbre de ta voix, juste pour voir, juste pour t’entendre, sentir ton flow propre, tes déboulés, ton chaloupé bâtard, ton charme. Écoute jusqu’au bruit complexe des chuchotis du métro bondé, que les rails stridents cinglent parfois, comme des riffs. Memento Mori : n’oublie pas que tu dois te nourrir. Ventre, yeux, main et âme, avec goût. Le pain du son, le pain des mots, le toucher, tout.
Puisque l’espace est contrôlé et traçable, observé et visible, apprends avec nous l’art fugitif. Là où le pouvoir pacifie — à force de lumière blanche, d’optronique civile et de transparence — à nous d’opacifier. Là où il lisse — les surfaces, les design, les visages et les messages, les pratiques — à nous de plisser et de plier, de chercher les arêtes vives, de multiplier les angles morts, de froisser à la main le tissu d’émotions lasses dont ils nous font une surface sociale. Memento Mori : n’oublie pas que tu vas courir.
Furtif : ce sont les six lettres qui épèlent la nouvelle résistance. Fuir Un Réseau Trop Intrusif, Fuir. Glissez mortels, n’appuyez pas. Passer outre, se décaler des axes, vivre hors champ. Chercher la visibilité moindre à la lisière du pinceau des phares. Clandestino ? Si, Hombre.
À Big Mother qui te gère, tu préféreras tantôt Sister Resist, l’intranquille.
C’est qui, elle ? Personne — juste un mythe que je te fabrique brique à brique. Juste une clameur que tu peux faire taire. Ou écouter.
Sister Resist a connu l’avant-garde et l’underground, elle a aimé les deux. Elle a été de toutes les luttes souterraines et solaires, elle est de toutes les surrections, les hauts-faits, les combats qui engagent le mouvement de la vie. Tour à tour à la pointe et à la poupe, Sister Resist, à la masse, en marge, debout, derrière ton dos parfois, plus épaisse que ton ombre, plus aiguë que tes cris. « Elle est revenue de tout », disent ceux qui n’ont jamais marché vers rien. Elle est revenue, oui — pour toi, pour nous — avec des armes liquides et du son pur. Et elle parle le Babel de fable aussi bien que le furtivo, la flaque ou l’asphalte décadencé et quand elle danse à l’orthogonale des façades, elle danse avec des idées de dehors, de dehors ourlé dans la matière, de dehors né du coeur physique des choses. Faudrait grandir en partant du milieu, comme l’herbe de fissure, dit Sister Resist. Se vivre comme Cancer joyeux, comme Kystes d’air, qu’elle chante. Comme un noyau qui pousse vie et se dilate du dedans vers les autres. Du qui dévore la pêche molle du système, celle qu’étouffe en jurant nous protéger. Faire fruit ! Dit-elle. Faire feu ! Faire mèche ! Faire fuir ! Badaboum ! Elle crie. Tohu ! Zone autonome temporaire ! Tare ton TAZ ! Friche ! Archipel de squats libres ! Communes ! Troc, volte, don, hack-attack, copyleft ! Rock natif — alter ou pas ! Tout ce qui prend souche en cellule et crève sa membrane. Tout ce qui houle du ventre à cinq, à dix oufs, et contamine parce que c’est beau et bruissant. Tout ce qui fait sang, sent le neuf, respire à frais, met à sac, soulève ! Percer le ballon de l’intérieur de la vessie et filer avec l’air qui siffle.
Sur la brèche ou sur le pont — se tenir ! Ne pas se vouloir au-dessus ou en avant, à côté ou au-delà, mais entre. La plus belle des positions. Go-between. Insider. Dans l’intersticiel et l’interlope, là où la vie passe, intercalée, là où l’eau, hop, et l’air — là où l’espace ne préexistait pas avant qu’on l’ouvre — comme on déchirerait une nappe de bitume sur 400 mètres rien qu’avec une forêt de bras.
Sister Resist n’a pas d’autre manifeste que ses pas et ses gestes, pas d’autre écriture que ses esquives et ses saltos, que ses courses courbes qui dessinent parfois une cursive. Ce qu’on sait de sa pratique a été compilé par des scribes de passage. C’est une bible à la diable, agrafée au fil de fer, que ceux qui marchent debout se jettent au thorax comme un frisbee carré. Voilà les copeaux que j’ai pu en orpailler, piochés dans des pages taggés au bic, qui se sont arrachés quand j’ai tourné les pages. Ça disait ça :
- Face au règne de la transparence, de la surveillance, des miradors et des radars : l’invisibilité, qui est un art martial, la prolifération des zones autonomes, la clandestinité des pratiques, la sous-exposition.
- Opposer au réseau tactique des brutes, des routes et des rondes le faisceau tactile des luttes, des doutes et des frondes.
- Face à l’emploi du temps, aux monstres chronophages, aux cadences données par l’Agent Da : trouver son rythme propre et le tenir, savoir ralentir quand la norme se veut speed et accélérer lorsqu’on cherche à vous plomber ; s’ouvrir à l’impromptu, au temps mort qui seul vibre, à l’intempestif ; sortir des schèmes sensori-moteurs, du stimuli-réaction pour retrouver le sens intime de la durée ; percer le continuum des routines par un événement pur ; apprendre le décadencé.
- Face aux filtres et aux interfaces, aux dispositifs d’enveloppement et de mise à distance du monde : couper court, court-circuiter, chercher le rapport direct, la chaleur, tous les corps-à-corps, les face-à-face. Privilégier la sensualité sur la vision qui sature ; toucher, sentir, goûter. Sortir la ré/alitée de son lit de morve.
- Face à la quantification, à l’argent et au système d’échange généralisé : s’installer dans l’inéchangeable : le sacrifice, l’amour, le don, le hors de prix ; étendre le territoire affectif de la gratuité.
- Face au fonctionnel, à l’opérationnel, au performatif : bug, hack et sabotage, “l’erreur système” pour bonheur. La production de micro-chaos. L’errorisme, forme aboutie du terrorisme.
- Face au contrôle des flux, aux mouvements qu’on vous imprime, aux trajectoires qu’on canalise : la furtivité, la science des écarts, la ligne brisée. L’immobilité et l’inertie de tempo. Devenir déréseaunable.
Disjoncter.
- Face à la fuite de la mort qui n’est que refus de la vie : Memento Mori.
- Face à la fatigue : faire os, férocement. «
- Face à la fatigue : faire os, férocement. «
Alain Damasio
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