Les lanceurs d’alerte ou la solitude de la vérité
Dans un livre,
Florence Hartmann nous raconte par le menu les mésaventures de ces
défenseurs de la démocratie d’un type particulier que sont les
« Lanceurs d’alerte » (Editions Don Quichotte. 2014). Ils sont les
dissidents d’aujourd’hui, les mauvaises consciences de nos démocraties .
Leur combat ? La conscience aigüe que la démocratie est mise en danger
par des pouvoirs dominant auxquels personne n’ose s’attaquer : l’armée,
les services secrets, les gouvernements, les géants du numérique. Un
combat mal compris, car solitaire. Leur force : le courage et la
preuve. Mais les vérités ne sont pas bonnes à dire.
Mon premier, c’est l‘histoire du soldat Bradley Manning, accusé
de mettre en danger les USA et la démocratie pour avoir transmis à
Wikileaks les documents du Pentagone. Son but était de fournir au peuple
américain les preuves des actions liberticides menées par le
gouvernement américain dans le monde, en Irak et en Afghanistan. Il est
aujourd’hui en prison.
Mon second, c’est l’histoire de l’informaticien Richard Snowden
qui a l’ambition de remettre sur les rails la démocratie de son pays en
dénonçant, preuves à l’appui, l’espionnage du siège européen de l’ONU
par la CIA. Son objectif : donner aux citoyens du monde la possibilité
de « réfléchir dans quelle société nous voulons vivre ». Il est
aujourd’hui l’homme le plus recherché de la planète.
Mon troisième, c’est l’histoire de Daniel Ellsberg qui, en
1971 publie les fameux « papiers du pentagone », une étude secrète
retraçant l’engagement des Américains au Viet Nam. Il est alors sous le
coup de 115 années d’emprisonnement. Son action débouche sur la
démission du Président Nixon.
Mon tout, c’est l’histoire des lanceurs d’alerte, des Marc
Felt, des David Kelly, des Mordechai Vanunu, et autres Thérondel… Des
hommes qui, au mépris de leur sécurité personnelle, sont devenus des
solitaires traqués pour avoir placé la paix et la vérité au premier rang
de leurs valeurs.
A l’origine, on les appelle les « whistleblowers » (soufflant dans
son sifflet) un terme popularisé par Ralph Nader, l’avocat militant
des droits des consommateurs dans les années 70, pour désigner des
individus, salariés, citoyens, usagers, qui dénoncent des entraves aux
libertés dans les entreprises ou dans les administrations. Il aura fallu
attendre 2013 et pas mal d’affaires pour que le droit d’alerte soit
reconnu, autorisant la divulgation d’une information concernant un fait,
une donnée ou une action, dans la sphère publique « dès lors que la
méconnaissance de ce fait, de cette donnée, des cette action lui paraît
dangereuse pour la santé ou pour l’environnement ». Quelques années
plus tôt, en 2002, la loi Sarbanes-Oxley prévoit des structures d’alerte
dans le domaine de la finance et de la comptabilité des entreprises
afin d’inciter au signalement des fraudes commises à l’encontre de
l’état et des investisseurs. En 2004, l’ONU et nombre d’organisations
internationales appellent au renforcement du droit d’accès à
l’information pour consolider les démocraties. En 2010, le Conseil de
l’Europe demande aux pays membres d’adapter leurs règlementations d’ici à
la fin 2012 afin de protéger les lanceurs d’alerte salariés mais aussi
les soldats et les membres des services de renseignements.
Cela fait maintenant plus de 40 ans que l’alerte est présente dans
les textes de lois de 60 pays, mais sans modifier l’attitude des
gouvernements sur les secrets d’état et secrets défense, malgré les
promesses de transparence, comme celles d’Obama en 2008 qui, lors de son
élection, s’est engagé à protéger les lanceurs d’alerte mettant à jour
le gaspillage, la fraude et l’abus de pouvoir.
Cette histoire racontée par Florence Hartmann dans son dernier livre
« Lanceurs d’alerte est au cœur des débats sur les libertés.
L’auteur rappelle qu’il a fallu vaincre beaucoup de réticences pour
que cette fonction de lanceur d’alerte soit reconnue du fait
principalement de la connotation négative attribuée à tout ce qui est
dénonciation. « Nous confondons volontiers l’alerte civique et la
délation totalitaire, et notre conception de la loyauté ne fait que
renforcer cette connotation négative ». Sont-ils des solitaires
paranoïaques amateurs de complots ou des militants politiques
vigilants ? Sont-ils des consciences éclairées défenseurs de la
démocratie ? Des simples individus révoltés par l’injustice ? Des
traitres, des héros ? Le jugement à leur égard connaît toutes les gammes
de l’expertise en renseignement.
Pour Florence Hartmann, « le lanceur d’alerte n’est ni de mauvaise
foi, ni mu par une intention de nuire mais désireux de prévenir une
catastrophe ou de mettre un coup d’arrêt à des actes répréhensibles ».
Selon Transparency International, ONG menant le combat contre la
corruption, le lanceur d’alerte est une personne « témoin dans son
activité professionnelle d’actes illicites ou dangereux pour autrui et
qui, par civisme, décide d’alerter les autorités ayant le pouvoir d’y
mettre fin ». « Il signale une dérive », explique le sociologue Francis
Chateaureynaud. Et il interpelle les pouvoirs en place sur les dangers
ou les risques de ces dérives en suscitant la prise de conscience des
citoyens. Comme l’écrit Florence Hartmann, « les lanceurs d’alerte sont
bien face à un cas de conscience, à une impasse, écartelés entre leur
devoir moral de défendre l’intérêt public, celui de tout citoyen, et
leur devoir d’allégeance à leur hiérarchie ».
En général, les lanceurs d’alerte sont sans statut et sans protection
et n’ont rien des illuminés que certains voudraient voir. Ceux qui
s’acharnent à percevoir en eux des dictateurs de la transparence ont
tout faux. Ils devraient prendre au contraire la mesure de leur courage
mais aussi de leur solitude. La plupart ne retrouvent jamais de
travail. Même les médias, après les avoir placé sou les feux de la
rampe, les boudent comme analystes. Trop indépendants ! Quant aux
conséquences de leur acte, ils en subissent la sanction. Sévère ! « Il
existe un contraste choquant entre la peine infligée à Manning et
l’indulgence, voire l’impunité complète, dont ont bénéficié les
responsables de certaines des graves violations des droits humains
révélées par ses fuites ».
Rejetés, peu soutenus, ne bénéficiant que de maigres soutiens
médiatiques, les lanceurs d’alerte ont pourtant mis à jour l’un des
dangers les plus graves qui menacent nos sociétés : la surveillance de
masse et en particulier le pouvoir exorbitant des services de
renseignement. L’américain Richard Snowden en a payé le prix lourd.
Obligé de se réfugier en Russie, il en appelle à la communauté
internationale pour que cessent les poursuites de son pays contre lui.
C’est en particulier grâce à lui que les dérives de l’agence américaine
NSA, la plus grande agence étatique de fichage de la planète ont été
mises à jour. Son activité ? Intercepter la plupart des communications
mondiales et les données électroniques qui les accompagnent et fournir
ces données à d’autres puissances, moyennant échanges. Ces pays
s’entendent finalement dans le plus grand secret autour d’une « vaste
bourse d’échange dans laquelle la vie privée des citoyens, y compris
celle de millions de Français, est troquée comme une vulgaire
marchandise ». Tout cela se pratique au nom de l’antiterrorisme. Comme
l’explique Florence Hartmann, « les états européens ont été piqués au
vif lorsqu’ils ont découvert être eux-mêmes la cible de la NSA. Les
Etats-Unis n’ont pas respecté « le code de bonne conduite » et se sont
adonnés à l’espionnage ciblé ». Le président de la commission
européenne lui-même a qualifié l’espionnage de la NSA de
« totalitarisme ». Mais aucune élite politique pour venir en aide à
Snowden et lui donner le droit d’asile.
Peu à peu, l’opinion prend conscience de l’ampleur des dérivés
révélés par les lanceurs d’alerte. Depuis un an, des plaintes ont été
déposées aux USA pour violation des droits constitutionnels. Des
écrivains se mobilisent, réclamant la création de nouvelles règles
garantissant la vie privée et l’adoption d’une convention
internationale des droits numériques.
Ai-je été une lanceuse d’alerte, se demande Florence Hartmann en
conclusion de son livre ?
Non répond-elle. Mais un peu quand même. Florence Hartmann est cependant
bien placée pour entreprendre une telle analyse. Comme journaliste,
anciennement correspondante du Monde à Belgrade, elle a été l’une des
premières à alerter sur les menaces de guerre en ex-Yougoslavie. Comme
conseillère et porte-parole de la procureure du Tribunal Pénal
international pendant six ans, elle a eu le courage de mettre à jour à
l’issue de sa mission, dans une publication, les dérives de certains
juges compromis avec le pouvoir serbe. Ce qui lui a valu d’être
poursuivi par ce même Tribunal pour divulgation d’informations
confidentielles. Elle a été peu soutenue par ses confrères et consoeurs
de la presse, au moment où elle avait elle-même besoin d’aide. La presse
ne s’est en effet pas bousculée pour sensibiliser l’opinion sur son
histoire, une histoire qui illustre bien la solitude des démonteurs de
systèmes.
D.Sabo