Rêver n’a jamais empêché la lutte
SAMEDI La liste
Je me réveille ce matin avec le sentiment que j’ai quelque chose de très important à faire. Je me précipite sur ma dernière liste, notée sur les enveloppes de factures qui me font office de pense-bête : - Payer l’abonnement ELM Leblanc. - Appeler Hélène Morita - Passer chez le soldeur pour échange pantalon. - Acheter cadeau pour soirée pyjama de Lucie - Voir colo. Le dernier point m’alerte. Carlotta, ma fille, part en colo de ski dans une semaine et je ne me suis occupée de rien. Je saisis la liste «colo» et je prends conscience de mon insuffisance. Elle n’a pas de lunettes catégorie 3, pas de gants en cuir, pas d’après-ski. Je passe de liste en liste et tente d’établir une hiérarchie des choses à faire. J’embarque Carlotta direction Go Sport. Sur le chemin, elle me demande : «Ils mangent comment, les pauvres ?» Je lui parle de la soupe populaire et du froid. Elle me demande : «Nous, maman, on n’ira jamais à la soupe populaire ?» Je la rassure, désorientée par sa question. «Non, bien sûr que non, on n’ira jamais.» On sort du magasin avec tout ce qu’il faut.
DIMANCHE Pôle emploi

LUNDI Métro

MARDI William Noisy-le-Sec. Je rencontre des élèves de 3e tous les mardis dans le cadre d’une résidence d’écrivain en Seine-Saint-Denis. Je travaille avec eux sur le doute, sur l’image que les autres ont d’eux. Je tente de les aider à se situer, à défendre ce qu’ils sont, à savoir qui ils sont. J’écris en parallèle une pièce pour France Culture, partenaire de ce vaste projet. Ce matin, comme tous les mardis, je constate que certains d’entre eux gardent leur gros blouson malgré la température très élevée de la salle. Je préviens que la séance va commencer sur cette question des manteaux. Je m’adresse à William, le rassure, mon intention n’est pas qu’il retire son blouson, mais je voudrais comprendre pourquoi il ne l’enlève pas. Il me répond : «C’est ma maison.» Je le remercie de sa franchise. Et, alors que je leur expose le projet du jour, je remarque que les élèves retirent leur blouson. William le premier, et je le vois pour la première fois en polo, rayonnant. Son professeur aussi. Je retiens mes larmes.
MERCREDI Assistés

JEUDI Iphone
Hélène Morita me téléphone à l’heure du déjeuner. Je suis heureuse de l’entendre, on se parle rapidement, on se rappellera bientôt. - Penser à lire Murakami. - Répondre à JLS. - Confirmer horaires de train. - Payer cantine.
Je m’envoie des messages de mon iPhone pour me rappeler les affaires en cours. Je suis submergée, le soir, par mes propres mails, ce qui m’empêche de répondre à ceux qui me sont envoyés dans la journée. Mais j’ai la possibilité, le lendemain, de répéter l’opération. Je ne me perds pas de vue, je ne m’égare pas, je suis un bon petit soldat. Je suis forte. C’est drôle, «forte», ça me dit quelque chose… France forte ! Zut, zut, je retire tout ce que je viens dire. Je ne peux pas jurer que je balancerai demain mon iPhone dans la Seine, car ceux qui voteront Hollande ont tous un iPhone. Je suis coincée.
VENDREDI redoux
Aujourd’hui, je vais faire de ma journée un rêve. Ouvrir ma fenêtre (le redoux est confirmé) et fumer en crachant la fumée le plus loin possible, écouter le Quatuor n°1 opus 41 de Schumann, ne pas allumer mon ordinateur (hormis pour envoyer ma semaine au journal), couper le téléphone, et écrire une histoire d’amour loufoque et étonnante de brièveté. Elle aura pour titre L’amour, l’amour, l’amour. Ecrire. M’accorder ce luxe. Faire de la politique à ma façon. J’écris, je combats et, que je le veuille ou non, chaque mot m’inscrit dans l’histoire. Cette histoire, dont l’écriture me fait prendre conscience, m’oriente vers une possible révolution. Sur mes bulletins scolaires était écrit : «Nathalie rêve». Il est aussi reproché à Carlotta d’être trop rêveuse. Continue à rêver, ma chérie. Rêver n’a jamais empêché la lutte.
Au contraire, c’est dans le rêve qu’elle prend racine. Aujourd’hui, pas de liste.
NATHALIE KUPERMAN
En 1993, elle a publié le Contretemps. Rue Jean-Dolent paraîtra sept ans plus tard chez Gallimard. Elle écrit des livres pour enfants à l’Ecole des loisirs (La liberté est une poussière d’étoile, 2011) et des pièces de théâtre pour France Culture. Parallèlement à l’écriture, elle a travaillé longtemps dans la presse jeunesse. Elle quitte son emploi à Fleurus Presse en 2009 et écrit Nous étions des êtres vivants, roman qui s’inspire de cette expérience. En janvier, elle a rejoint les éditions de l’Olivier, où elle est conseillère littéraire. Les raisons de mon crime, son dernier roman, vient de paraître chez Gallimard.
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