Un normal pour un bien
On dit de la démocratie
qu’elle est un régime politique des peuples adultes, parce que ce sont eux, et
non pas des autorités de droit divin ou des despotes invoquant des vérités
politiques indiscutables, qui se donnent leurs propres lois. Mais à l’origine
de l’idée démocratique, il y a un idéal encore plus ambitieux, jadis formulé
par Rousseau. Chaque individu, en obéissant aux lois, ne fait rien d’autre
qu’obéir à lui-même.
La puissance de la démocratie est précisément cet
idéal inatteignable d’un consensus absolu. Tant qu’il y a aura des individus insatisfaits, la démocratie ne sera
pas achevée. Tout en étant impossible, cet idéal fonctionne comme moteur des
transformations incessantes : cet idéal modifie les formes d’exercice du pouvoir,
depuis le vote universel, l’apparition des cours constitutionnelles qui
surveillent le législateur lui-même, jusqu’à la crise actuelle de la démocratie
représentative au profit d’une autre, dite réelle.
Ce modèle explique aussi que le gouvernement démocratique,
qui est l’exécuteur de la volonté du peuple, ne puisse agir qu’en faisant des
compromis et en cherchant les plus larges consensus. L’espérance, l’utopie, les changements
spectaculaires ne sauraient venir du gouvernement mais de la société qui le
désigne. C’est à elle qu’incombe la tâche de produire des idées et des
orientations politiques nouvelles. A elle aussi de se donner des moyens pour
créer des rapports de force susceptibles de les mettre en marche. Attendre
l’homme providentiel qui viendra changer la réalité politique est un espoir des
peuples immatures. Et il n’y a rien de plus dangereux qu’un peuple d’enfants
qui espère qu’un gouvernement, tel un papa, agisse en super-héros. Cela a
produit les pires crimes et continue de hanter les populismes actuels, de
Marine Le Pen à Jean-Luc Mélenchon sans oublier l’affreux Nicolas Sarkozy.
Le mécontentement que suscite Hollande tient au
fait qu’il démystifie le pouvoir présidentiel. Ce qui enrage, c’est qu’il soit le président le
plus démocratique de la Ve République. On interprète sa
passivité, son impassibilité, comme si cet homme manquait de quelque chose pour
gouverner. Et si c’était le contraire ? Peut-être ses attitudes à la Kung Fu
Panda sont-elles chez lui une passion, comme l’hystérie autoritaire et
paternaliste l’était pour Sarkozy. En agissant de la sorte, Hollande désigne au
peuple ce dont celui-ci est capable. Il lui montre sa propre mollesse, son
absence d’imagination et de courage, son indifférence et son obéissance au
regard d’un ordre politique injuste pour le plus grand nombre. Comme si sa
prétendue absence de charisme nous tendait un miroir horrifiant. Comme s’il
disait aux Français : «Voyez ce que vous êtes, voyez ce que vous voulez.»
La colère qu’il suscite
vient précisément de cela.
Car le peuple refuse de voir à quel point il est
passif, obéissant, conservateur.
Les critiques adressées à Hollande sont une manière de refuser cette image
qu’il nous renvoie de nous-mêmes. On aimerait qu’il crie, qu’il s’énerve, qu’il
gesticule, qu’il insulte, qu’il menace. On aimerait que Hollande nous trompe
pour qu’il nous libère de la charge de penser, d’agir, d’inventer, de nous
révolter. On aimerait que le Président nous fasse peur et qu’il nous fasse
jouir pour nous distraire, pour que nous oubliions tout ce que nous devrions
faire pour vivre dans une société moins injuste et plus joyeuse.
C’est pourquoi, au lieu de nous agacer contre lui,
il faudrait que nous profitions de ce quinquennat comme d’un moment de la plus
haute spiritualité démocratique.
Il faudrait le considérer comme ce temps sublime où le peuple a pu, grâce à son
président, contempler sa propre petitesse, sa passivité et son endormissement.
Après tant de décennies de
culte à l’autorité, de toutes les autorités - familiales, scolaires,
policières, gouvernementales -, Hollande incarne une véritable rupture qui n’a
rien d’accidentel ni de banal.
Peut-être les Français utiliseront-ils cette
période pour se rebeller, pour opérer le passage tant espéré d’une démocratie
représentative à une autre, réelle, comme le souhaitent aujourd’hui les peuples
opprimés de la terre. Peut-être
cette nouvelle pratique de l’autorité présidentielle les aidera-t-elle non
seulement à agir au lieu d’espérer, mais aussi à mettre en question toutes les
autorités ridicules et antidémocratiques qu’on les a habitués à chérir depuis
trois décennies. Cette mise en cause semble indispensable pour qu’apparaisse en
France un nouvel esprit de révolte des masses. Pour que de jeunes pensées
jaillissent et qu’elles se substituent à la mélancolie des paradis infernaux du
passé.
Car à quoi ce culte de
l’autorité a-t-il servi, sinon à créer un peuple obéissant qui met son
intelligence et son imagination de côté pour s’asservir à un ordre de plus en
plus injuste pour les majorités ? Peut-être François Hollande sera-t-il l’homme
providentiel dont la fonction dans l’histoire de la France sera de la
débarrasser une fois pour toutes de l’idée de providence.
Marcela Iacub (photo)
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire